MINUIT
Des crépuscules gris ont passé dans mon âme, Comme un geste éployé de douces mains de femme, Et, comme lui.
Ont sur mon âme, dans la nuit.
Laissé leur volupté d'aDgoisse et de tristesse, Nostalgique désir d'une impossible ivresse .
Et minuit, adhalé de l'horloge qui tinte, Arrive jusqu'à moi comme la voix éteinte Du monde irréel et lointain Que rêvait mon flottant destin.
... Quelle flèche d'orgueil planterai-je en la cible De plus en plus inaccessible?. . .
Me voici maintenant violenté Par le frôlis banal de la réalité .
En moi je sens se propager L'ombre de ce passant qui m'a dévisagé, La mise des volets contre la devanture Du prochain cabaret dont c'est la fermeture, L'échappade brusque d'un rat, L'appel amoureux d'un chat.
Et le clairoiement du pâle réverbère Qui chevrotte au loin, solitaire...
Puis, peu à peu, la nuit, Mystère de langueur que ne trouble aucun bruit, Comme un geste éployé de douces mains de femme, De nouveau fait passer sa gamme De crépuscules gris dans mon âme. . .
{Nocturnes).
PAR LES ROUTES HUMAINES (Fragments)
l'attrait du voyage
L'être apocalyptique illuné par méprise A humé trop longtemps les rêves sublunaires, Et voici qu'il découvre, un jour, avec surprise, Tous les instincts de l'homme agrippés à ses nerfs.
Il se sent des désirs rués vers le Mirage, Il a de l'Irréel la soif inassouvie Et prête le profil du Mystère au nuage, Tandis que l'Absolu despote l'asservit.
Il voudrait aveugler les yeux de sa pensée. Il voudrait obscurcir les astres qui l'entourent, Mais l'orgueil dérisoire ou l'audace insensée Du périple éternel ne peut troubler le cours.
Lïmmanente splendeur de la Vérité règne Jusqu'au fond de ses cavités sphénoïdales, Et sans cesse il la sent qui passe et qui l'imprègne Et tisse aux Rêves fous les suaires fatals .
Dès longtemps, il ourdit le dessein sacrilège De se trancher les carotides mnémoniques Et de se séparer du Savoir qui l'assiège, Dût-il réaliser d'horribles pronostics !
Mais il ne peut trouver Timprobable rapière
Qui rétronçonnerait du reste de l'Empire,
Et son Rêve, accroupi comme un grand sphinx de pierre,
Le regarde toujours, et pousse un long soupir. . .
Le blasphème opiniâtre un jour a souffleté Les Etendues, Et toutes leurs forces tendues Retentissent soudain au cœur du révolté,
Comme une voix multiple et frémissante Faite de sifflements, de clameurs d'épouvante, De murmures confus, De plaintes, de rafales, Et de refus De laisser pénétrer les Erreurs triomphales Dans l'empire de l'Absolu.
« Va, dit la Voix, puisque tu Tas voulu, Va parmi la chimère humaine, Va, va, plonge ton ennui Dans l'opprobre de la nuit, Que désormais le phare qui te mène, Selon tes vœux déments, ton rêve aventureux, — Etrange et délirante métathèse, — Soit le quinauet fuligineux De l'Hypothèse.
« Puisque tu ne sais plus discerner la grandeur
De l'impassible et noble Certitude, Puisque l'engoisse en toi passe comme un rôdeur
Et tait claquer des dents ta turpitude Quand sa lanterne sourde éclipse le Divin,
O toi qui, lugubre, frissonnes, Au lieu de t'embraser, si du large des Zones
Soufffe en tempête le Destin, Achève, achève de dissoudre ta cervelle
Au creuset des arcanes fous !
Qu'y crépite, brûlante, une lave nouvelle Qui vainement s'acharne à jaillir jusqu'à nous! Car, ô contempteur d'immuable, Sache que ton rêve sera
Jon despote tenace et qu'il te poussera A l'assaut de l'Insaisissable Et sans pitié t'exténuera
A scruter l'Inûni qu'aujourd'hui tu détracles.
Jusqu'à l'heure fatale inscrite sur vos pactes Où ton rêve, enfin, te tuera ! »
LA VOIE REVELATRICE
C'est étrange. Des hommes marchent, puis s'arrêtent... Oh! la tristesse des vieux murs indifférents ! Oui, ces maisons, que font-elles là sur deux rangs? Et ces hommes, quels buts secrets les émiettent?
Oh ! la rue ! oh ! mystère au loin se propageant ! Des bêtes vont, traînant de bizarres machines. Leurs pauvres pieds cloués de couronnes d'épines. Et tout ce que l'on voit de l'homme est affligeant.
Dans le gris des maisons certaines gens pénètrent.
Est-ce pour un pèlerinage clandestin?
D'autres attendent là l'on ne sait quel destin.
Et rien ne vient troubler les yeux morts des fenêtres.
La ville, qu'on rêvait de loin pleine d'ardeurs, La ville est pres(|ue inerte, et tout y temporise Gomme si, conscient de sa vaine entreprise, L'homme s'ensommeillait enfin dans des langueurs.
Quelques-uns mangent, dorment, mangent, se recouchent.
Le peu de mouvements que font les autres sont
Pour leur servir la victuaille et la boisson,
Et pour les dorloter en rebordant leurs couches.
Mais, au loin, — car il faut respecter le sommeil Des rois aux draps tramés d'existences humaines, — Dans les faubourgs, là-bas, des foules se démènent, Et, sans répit, l'on voit leur ardeur en éveil.
Quelle démence! Et, tout ce labeur, pourquoi faire? Oh ! mystère ! mystère humain ! Ces forcenés Sont, implacablement, au mépris destinés, Et rien ne les arrache à l'œuvre délétère ! . . .
Tout est étrange, ici : ces murs indifférents. Ces hommes qu'on ne sait quels désirs fous dirigent, Ces maisons qu'on abat, ces autres qu'ils érigent; Ah! ces maisons! que font-elles là sur deux rangs?..
L'étranger, dans un songe, interroge souvent L'espace receleur des secrets de la vie ; Mais, seule, lui répond la musique du vent, Narquoise ensorceleuse, et subtile magie.
Bercé par le fluide et décevant concert.
Sans plus chercher un sens aux lignes du grimoire
Il regarde flotter vaguement dans l'éther
Tout un spectacle évaporé de sa mémoire.
Il revoit, artisans d'un monde sans i^udeur, Des malheureux frustrés de toute joie humaine, Et qui, sans fin, tournent la meule avec ardeur, Tournent la meule en s'y broyant d'un cœur amène.
Il voit l'infortuné que grise un rêve vain, Ou contre qui s'est obstiné le sort contraire. En proie à la chlorose intime de la faim Et se sentant sur soi comme un drap funéraire .
Il voit le monstrueux sacerdoce de l'Or
A qui la terre aveugle apporte en holocauste
Ses rêves, son amour, son colossal effort.
Et qui d'un « Ce n'est pas assez! » toujours riposte.
Il lit dans les destins de l'homme avec effroi.
Le mystère tragique et fou de la naissance
Lui donne un frisson tel, quïl lui semble avoir froid
Jusque dans Pinconnu flottant de son essence.
Il revoit le mensonge horrible de l'amour, Homme et femme oublieux des ruses mutuelles Et qui pensent s'aimer quand ils tournent autour Du piège qu'ont tendu les forces éternelles.
Il songe au désarroi des âmes en suspens Devant la vérité sublime et la chimère ; Il songe au leurre, à la traîtrise, aux guets-apens Du Surhumain, chéri pourtant comme une mère.
Il se trouble à l'idée insigne de la mort. Pourquoi voit-ondes obsèques prématurées?
Et pourquoi l'épouvante et la tristesse encor Au lieu ae calmes dispersions élhérées?...
Longtemps l'étranger rêve, et regarde l'azur
Où des fantômes vont et se volatilisent.
Or, si grande est la paix de l'heure, il n'est plus sûr
D'avoir souffert des maux qui le mélancolisent .
Et voici qu'il lui semble avoir vécu déjà, Délivré ae tout ce que l'être humain redoute, En un monde oîi l'Esprit si tôt se propagea Qu'on n'y connut jamais la souffrance et le doute.
I>espace le reçoit dès lors comme un absent
Qu'on croit bien avoir vu. Dieu sait à quelle époque!
Mais c'est assez pour l'étranger en qui descend Un peu de la sérénité divine qu'il évoque.