LE SENTIER ENSOLEILLE
C'est le calme, et ce n'est pourtant pas le silence. Oh ! la campagne aux mille appels familiers ! Que de caresse dans le vent qui se balance ! Que de baisers dans les feuilles des peupliers !
On sent autour de soi la présence invisible D'êtres épars, frissons volatils des roseaux, Et l'on entend se moduler dans l'air paisible L'âme toujours chantante et si vague des eaux .
Une vie onduleuse et douce s'évapore
Des fleurs pleines de miel, des arbres pleins de chants,
Et l'on sent pénétrer en soi par chaque pore
La joie amnistiante et discrète des champs.
On ressuscite ; et tout semble fêter la pâque . L'espace est un clavier frôlé par mille mains. Tant d'âmes sont là que notre paupière opaque Nous empêche de voir flotter sur les chemins !
Mais confidentielle est la nature émue
A qui sut l'approcher avec humilité,
Et, moins charnelle alors, l'âme humaine est promue
Visitandine de sa sainte intimité.
Le nouveau compagnon conduit l'autre à sa grange ; Il lui montre le blé que lui-même moudra ;
Et, désignant le sol qu'il ensemencera,
n se dit riche en souriant d'un air étrange .
Il montre son verger, ses légumes, ses fruits Dont on verra bientôt regorger ses corbeilles, Et ses ruches d'osier bourdonnantes d'abeilles, Et la plaine où, mourants, s'harmonisent les bruits.
« Je suis ce que je suis, dit-il ; oh ! pas grand chose ! Mes jours auront coulé dénués d'appareil ; Mais je jouis du privilège sans pareil De boire au ciel pâmé dans son apothéose .
u Le miel des heures goutte à goutte flue en moi. Je sais le charme pur et renaissant des aubes . Les couchants ont laissé les joyaux de leurs robes A mon âme trop riche et mise en grand émoi.
« J'ai pour amis tous les oiseaux, tous les insectes; Et, rien ne présageant en moi l'hostilité, En leurs conseils secrets ils daignent m'accepter, Et je suis dans la confidence de leurs sectes.
« Inégalables sont leurs merveilleux destins . Ah! que je me sens nul devant leur turbulence ! U y a plus de vie, ici, dans le silence, Qu'il n'y en eut dans tous les empires éteints !
« L'homme au sein de la paix comprend sa petitesse Et qu'il n'est point le roi que son orgueil rêvait : Grain de sable dans la Nature qu'il bravait. Il doit le peu qu'il est à cette bonne hôtesse.
a Combien sont plus que lui surprenantes les fleurs, Et que la moindre bote atteste d industrie I L'homme insolent ne sent-il pas la raillerie Des bruyants moucherons et des oiseaux siffleurs?
« Je ne suis, moi, qu'un paysan un peu farouche Et je n'ai guère appris aux pages du savoir; Mais ne suffît-il point de regarder pour voir, Et, pour goûter un peu du ciel, d'ouvrir la bouche?
« Dans le Grand-Tout, l'appel est toujours entendu S'il est le souffle ardent d'une âme qui palpite ; La vie insaisissable alors se précipite, Impatiente du baiser tant attendu.
« Je crois d'un cœur fidèle et d'une foi fervente Que tout, dans l'univers occulte, est conscient; Et qui sait si je n'eus, en m'y associant, La surhumaine Omniscience qu'on nous vante?... >;