‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 1 sur 171 · PARIS LIBRAIRIE DELAGRAVE · texte numérisé non relu

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AHIIOLOGIE DU JOURNALISME

Du premier numéro de la Gazette de Théophraste Renaudot au journal actuel, quel chemin parcouru par la Presse!

La fondation de la Presse, en France, date vériiblemcnt de celle petite feuille iiebdomadaire qui commença à paraître le 30 mai 1G31 ^ sur quatre pages iii-i°, au o Bureau d'adresses », autre invention de l'ingénieux Renaudot, à l'enseigne du Grand Coq, 0 sortant du Marché-iS'euf, près le Palais ». Débuts modestes, mais quelle idée était plus grosse d'avenir?

Cerveau sans cesse occupé de conceptions neuves, le médecin Théophraste Renaudot avait voyagé, en observateur curieux. C'est de l'étranger (jii'il avait rapporté le principe d'institutions charitables, développé avec son tour d'esprit personnel et sou sens avisé des réalisations pratiques. Les gazettes ' nitiennes et hollandaises et un écrit périodique iiglais lui inspirèrent la pensée d'une publication

1. Les premiers aumëros no portaient d'autre indication «pi'uu ftigDo iilpli.ibétiqiiG. C'est par iiiduclion, une date apparaisiH.ir. t eo tJ'to du sixioino numëro l'i juiltot 1631) qu'oa a établi, pour If 1,11,.,,., ,> initial, celle du 30 mai.

plus ordonnée et plus méthodique, plus véridique aussi. Ce souci de la vérité, fort altérée par les colporteurs de nouvelles, quand elle n'était pas travestie par les auteurs de pamphlets clandestins, le préoccupait fort. « Mes gazettes, dit-il dans un de ces exposés où il commentait et défendait son œuvre, seront maintenues pour l'utilité qu'en reçoiveat le public et les particuliers : le public, pour ce qu'elles empeschent plusieurs faux bruits qui «erveat souvent d'allumettes aux mouvements et séditions intestines ;... les particuliers, chacun d'eux ajustant volontiers ses affaires au modèle du temps. »

Le privilège de la Gazette était exclusif. Dès le mois de novembre de cette année 1631, un arrêt du Conseil du roi spécifiait que « quiconque porterait préjudice à Renaudot seroit puni de six mille livres d'amende ». Louis XIII et Richelieu (rien ne reste plus, aujourd'hui, de la légende romantique de Louis XIII, fantôme de roi entre les mains du cardinal) avaient compris toute Timportance d'un -organe de publicité; mais ils avaient compris, en même temps, les dangers, pour le Pouvoir, de la presse naissante. Ils prévenaient l'opposition en ne lui laissant pas de moyens d'expression. Son privilège, Renaudot le défendit parfois avec âpreté, mais ce n'était que contre des contrefacteurs. La cottcurrence était impossible. Ce n'était pas seuleencnt la faveur royale qui soutenait l'auteur de la Gazette, c'était un intérêt de gouvernement.

Louis XIII ne se bornait pas à accorder son efficace protection à la Gazette. Il était le plus important de ses collaborateurs anonymes, et de cette collaboration il reste la trace, des notes de la main ouème du roi, conservées aux manuscrits de la Biiiliollièque nationale (fonds français 3840). Ces siobes avaient trait surtout aux opérations militaires, .sBais Louis XIII adressait aussi à Renaudot des

comptes rendus des ballets de cour, et il en fut ainsi, notamment, pour le ballet de la Merlaizon, qu'il avait composé.

La Gazette n'olTrit d'abord que des « informations » fort brèves, a commençant par les lieux les plus éloignes pour (înir par la France ». Pour la France, ce n'étaient guère que des nouvelles de la cour et des déplacements royaux. Dès le mois de novembre, Renaudot doubla son format. Il y eut >Mentôt aussi les « Extraordinaires », sortes de suppléments » consacrés aux événements ofiii;iels dont le récit demandait quelques détails ou à des biographies de personnages dont la mort était récente. Le père du journalisme avait tout entrevu ! Eu 1632 il accompagnait certains faits de quelques réflexions sommaires. Mais il avait accoutumé, généralement une fois par mois, de se plaire à une anière de causerie avec ses lecteurs, pleine de . luhomie et parfois de malice, où il répondait à ses détracteurs (il n'avait pas manqué d'en avoir), où il disait ses projets, où il constatait son succès, où il mettait aussi le public au courant des difficultés qu'il rencontrait, où il s'excusait de quelque erreur commise malgré sa bonne foi. « Guère de gens possible ne remarquent la différence qui est entre l'Histoire f la Gazette, ce qui m'oblige de vous dire que Histoire est le récit des choses advenues, la Ga- 'Ite seulement le bruit qui eu court. La première -t tenue de dire toujours la vérité; la seconde fait -sez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment is, même quand elle rapporte quelque nouvelle lUSSc qui lui a été donnée pour véritable. Il n'y a |ue le seul mensonge qu'elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blasme. »

Dans une de ces causeries, il parlait des mesures prises par des Etats étrangers contre la circulatiott de la Gazette. 11 en parlait non sans hauteur et d'une

façon prophétique : (. Feray-je en ce lieu prière aux princes et Estais estranges de ne point perdre inutilenjent le temps à vouloir tVrmer passage à mes Nouvelles, veu que c'est une marchandise dont le commerce ne s'est jamais pu deffendre et qui lient cela de la nature des torrents qu'il se grossit parla résistance.»

La Gazette paraissait le samedi et était vendue, par cinquante colporteurs se répandant dans Paris, un sol parisis. Une estampe contemporaine, mêlant la réalité à l'allégorie, montre un de ces colporteurs, son panier en bandoulière et y entassant les exemplaires. Quant à la Gazette, elle est représentée sous la figure d'une femme, assise sur un trône, — le futur quatrième Pouvoir! Ce trône a pour marches quantité de feuillets d'imprimerie. La Gazette fait tomber le masque du Mensonge. Elle est velue d'une robe toute parsemée d'oreilles.

La Gazette, assise sur un trône par l'inspirateur de l'estampe, n'en était pas moins, forcément, fort dépendante de ses puissants protecteurs. Telle note émanée de Richelieu devait èlre parfois insérée d'urgence, dùl-on arrêter le tirage commencé et supprimer, pour faire place à cette « copie » politique, un nombre de lignes équivalent. A la mort de Louis XIII, Théophraste Renaudol, déjà très attaqué par les médecins, ne lui pardonnant pas l'autorisation qu'il avait obtenue de bâtir 1' « Hôtel des consultations charitables », dans lequel ils voyaient une Faculté rivale, employant contre lui toutes les influences dont ils disposaient, risqua fort une disgrâce complète. On se faisait une arme contre lui, auprès de la régente Anne d'Autriche, d'une de ces notes de Richelieu où, à mots couverts, il avait, quelque dix ans auparavant, menacé la reine à propos de sou attitude à l'égard de l'Espagne^. Renaudol,

1. Voir, sur toutes les luîtes qu'eut à soutenir le fondateur do

bien qu'il pût prouver qu'il n'avait fait qu'obéir à un onire du cardinal, ne se lira pas sans ditlîcullés du péril. Ce ne fut qu'à force d'adresse et de souplesse qu'il maintint ses priviiègres. Mais ses ennemis multipliaient contre lui les pamphlets, tels que celui, dont Guy Patin était 'peut-être l'auteur, inli- 'Mlé : le yez pourri de Théophraste Renaudot, alniniste, charlatan, empirique, usurier comme juif, perfide comme un Turc, méchant comme un renégat^ grand fourhe, grand gazettier de France. Renaudot se défendit énerpiquoment contre toutes ces attaques; il rentra en faveur à la cour et fut même nommé liistoriographe de France.

Pendant la Fronde, il ne pouvait pas hésiter sur sa ligne de conduite, et il installa la Gazette à Saint- Germain. Mais, en homme avisé, il prévoyait toutes les éventualités. Il avait suivi Mazarin. Si, cependant, la cause du Parlement triomphait? Il était assez malaisé, alors, de deviner exactement l'avenir. Renaudot eut une idée admirable d'ingéniosité, du moins de façon à ne pas être victime des événements, quels qu'ils fussent. La Gazette, à Saint- '^iermain, défendait le parti de la cour; à Paris, les lils de Renaudot, Isaac et Eusèbe, ses collabora-

iir» très dévoués, eurent un journal à la dévotion • il Parlement. Ce fut le Courrier français, qui eut douze numéros. Les deux feuilles rivales s'entendaient à merveille, au fond. Quand la cour rentra à Paris, le fondateur de la Gazette revendiqua ses 'Iroils, et \e Courrier français, qui avait été uu ii;ibile expédient, disparut.

Renaudot eut à lutter souvent contre les contre-

"rlcurs, qui s'emparaient de ses gazettes, par une

entente avec les colporteurs, et tiraient proût de ces

la Gazette, Voxwrnge du regretté docteur Gilles de la Tourelle, Théoptu astc Uenandot.

reproductions illicites. Il en arriva à marquer de signes particuliers, même de lettres chinoises, les exemplaires authentiques. Dans ses dernières années, il avait un peu élargi sa manière, et, dans des époques troublées, il donnait plus librement cours à ses sentiments personnels. Il y a une sorte d'éloquence dans la façon dont il déplore les divisions, risquant de compromettre la grandeur du pays. « Les ennemis ont grand sujet de rire de nos dissensions perpétuelles qui leur donnent le moyen qu'ils u'auroyent pas autrement de reparer les affronts qu'ils ont reçus dans les campagnes précédentes. » Ou ailleurs : « Faut-il que ma plume, qui n'avoit accoustumé de vous entretenir que des célèbres victoires de nostre monarque sur ses ennemis estrangers, ne vous apprenne plus, maintenant, que celles qu'il remporte sur ses sujets? »

Renaudot mourut le 25 octobre 1653. Ses fils, puis son neveu, lui succédèrent dans la rédaction de la Gazette.

Il est piquant de se reporter à la première chronique du premier journal français. Et est-ce autre chose qu'une chronique, en effet, que cette page où Théophraste Renaudot, d'une façon vive et alerte, exposait les embarras du journaliste devant les prétentions de tous ceux qui voudraient être cités par lui et devant les exigences du public?

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