‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 2 sur 171 · LES ÉCUEILS DU JOURNALISTE · texte numérisé non relu

LES ÉCUEILS DU JOURNALISTE

La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes gazettes n'est, pas mise ici en avant pour en faire plus estimer mon ouvrage : ceux qui me connoissent peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de l'employ honorable aussi bièrt ailleurs qu'en ces feuilles. C'est pour excuser mon style, s'il ne respond pas toujours à la dignité de son sujets, le sujet à votre humeur et tous deux à votre mérite. Les capitaines y voudroient rencontrer tous

les jours des batailles ou des sièges levés et des villes prises, les plaideurs des arresls en pareil cas; les personnes devotieuses y cherchent les noms des prédicateurs, des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de la cour les y voudroient trouv.^r en grosses lettres. Tel, s'il a porté un paquet en cour

u mené une compagnie d'un village à l'autre sans perte : hommes, ou payé le quart de quelque médiocre office, '■i fûche si le Roi ne voit son nom dans la gazette. D'au- :es y voudroient avoir ces noms de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont je parle, à faute ie remarquer que ces titres ne sont pas ici apposés comme trop vulgaires, joint que ces compliments, étant omis en tous, ne peuvent donner jalousie à aucuns.

Il s'en trouve qui ne pensent qu'au langage fleuri, d autres qui veulent que mes relations semblent à un -quelette décharné, de sorte que la relation en soit toute me, ce qui m'a fait essayer de contenter les uns et les . ulres.

Se peut-il faire que vous ne me plaigniez pas en toutes

es rencontres et que vous n'excusiez pas ma plume -i elle ne peut plaire à tout le monde, en quelque posture qu'elle se mette, non plus que ce paysan et son fils, quoiqu'ils se missent premièrement seuls et puis ensemble, tantost à pied, et tantost sur leur asne? Et si la crainte de déplaire à leur siècle a empesché plusieurs bons auteurs de toucher à l'histoire de leur aage, quelle doit estre la difficulté d'escrire celle de la semaine, voire du jour même où elle est publiée : joignez-y la brièveté du temps que l'impatience de votre humeur me donne : et je suis bien trompé si les plus riches censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui se doit taire en quatre heures de jour que la venue des courriers me laisse pour assembler, ajuster et imprimer ces lignes. ... Mais non, jo me trompe, estimant par ces remontrances pouvoir tenir la bride ù votre censure, et, si je le pouvois, je ne dois pas le faire, cette liberté de reprendre n'ftanl pas le moindre plaisir de ce genre de lecture cl votre plaisir et divertissement étant l'une des causes pour lesquelles celte nouveauté a été inventée. Jouissez donc À votre aise de cette liberté française, et que chacun

dise hardiment qu'il eût oslé ceci ou changé cela, qu'il auroit bien mieux fait, je le confesse.

Et une seule chose ne cédcrai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle, néanmoins, je ne me fais pas son garant, étant malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à lahaste, il n'en échappe quelque une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par son père le Temps. Mais encore se trouvera-t-il des personnes curieuses de savoir qu'à ce temps-là, tel bruit était tenu pour véritable. Ceux qui se scandalisent possible de deux ou trois faux bruits, seront par là invités à débiter au public par ma plume (que je leur offre à cette fin) les nouvelles qu'ils croient plus vraies, et, comme telles, plus dignes de lui être communiquées. Que ceux qui s'occupent à syndiquer mes écrits ou mes œuvres viennent m'aider, et nous verrons à faire mieux ensemble.

La Muse Historique de Jean Lorel, qui commença sa publication en 1651, n'était point l\ proprement parler un journal : pour l'amusement de Ml'^ de Longueville, sa protectrice, Loret avait entrepris de conter en petits vers les menus événements de chaque semaine. De ces bavardages rimes on tira des copies, qui furent de plus en plus demandées. C'était, en somme, un gazetier, mais non clandestin et même pensionné. Si Reuaudot écrivait l'histoire hebdomadaire , Loret écrivait l'historiette. La forme de ce verbiage est insupportable, mais ce recueil est précieux aujourd'hui, pour les traits de mœurs qu'il se trouve enregistrer, pour les nomenclatures de personnes qu'il donne, pour les façons de juger du temps. Ce qui le caractérise, c'est une extrême familiarité. Loret, par exemple, termine ainsi une de ses gazettes :

Fait en avril, le vingt-huit, Avant que mon souper fût cuit.

Ce railleur, à la raillerie facile, n'avait pas

manqué de prendre pour cible Théophraste Renaudot quand le l'ondateur de la Gazette s'avisa, sur le tard^ de se remarier :

Je ne devais pas oublier,

Mais dès l'autre mois publier

(Car c'est assez plaisante chose)

Que le sieur Gazetier en prose,

Autrement Monsieur Renaudot,

En donnant un fort ample dot,

Pour dissiper mélancolie

A pris une femme jolie

Qui n'est encor qu'en son printemps,

Quoiqu'il ait plus de septante ans.

Pour avoir si jeune compagne

Il faut qu'il ait mis en campagne

Multitude de ces louis

Par qui la vue est éblouie...

Loret, au milieu de tous ses bavardages, eut une heure de courage. Ce fut après la disgrâce de Fouquet, l'un de ses protecteurs, — de ses abonnés, pourrait-on dire, car Fouquet l'avait inscrit dans ses libéralités pour une rente de deux cent cinquante écus. — Loret osa le plaindre, ajoutant que s'il pouvait

De son sort adoucir la rigueur, Il le ferait de tout son cœur.

La Muse Historique, ancêtre des « échos », dura jusqu'en 1659.

Si la Gazette fut le premier journal français, le fournal des savants, qui date de 1665, fut la première revue française*. Il était consacré à des disser-

1. Lo Journal det Savants avait été fondé par M. de Salle, coQMÎller au Parlement de Paris.

tations de littérature et de science. Puis ce fut, sous une forme plus vivante et avec des prétentions beaucoup moins graves, le Mercure galant de Donneau de Visé (1672), paraissant sous la forme d'un volume de petit format, comprenant trois cents pages, tous les trois mois d'abord, puis tous les mois.

Donneau de Visé était un personnage assez entreprenant, qui avait commencé par écrire des satires contre Corneille, contre Molière, contre Quinault, mais qui, constatant bientôt l'inanité de ces attaques contre des écrivains illustres, chercha une plus sûre façon d'attirer sur lui l'attention. L'idée du Mercure, pour établir un lien entre Paris et les provinces, naquit en son esprit. A la vérité, le journalisme moderne est en germe dans le Mercure et dès son premier numéro, qui, sous le prétexte de lettres à une dame, contient — un peu en désordre, sans doute — toutes les rubriques actuelles.

« Vous saurez, disait Donneau de Visé à cette correspondante imaginaire, les morts et les mariages de conséquence , avec des circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces sortes de nouvelles n'ont pas d'elles-mêmes. Comme on entend de temps eu temps parler de procès si extraordinaires et si remplis d'aventures que les romans les plus surprenants n'ont rien qui s'en approche, je ne manquerai pas de vous en divertir. » Il annonçait aussi qu'il n'aurait garde de ne pas mander ce qui concerne les modes.

Dans ce même numéro, la critique dramatique était représentée par un discours sur Bajazet, du sieur Racine; la chronique, par le récit commenté du voyage de l'Académie française à Versailles; les faits divers, parplusieursaventuressingulières, dont celle d'un gentilhomme étranger dépourvu de scrupules qui, pour soustraire des perles appartenant

d'y contribuer autant qu il est en moi, ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que je suis : tout mon espoir est dan» l;i bienveillance et le secours des gens de lettres, et j ose croire qu'il est fondé. Si quelques-uns des plus estimables n'ont pas dédaigné de conûcf a\i Mercure les amusements de leur loisir, souvent même les fruits d'une étude sérieuse, dans le temps que le succès de ce journal n'était qu'à lavantagc d'un seul homme, quel secours ne dois-je pas attendre du concours des talents intéressés à le soutenir? Le Mercure n'est plus un fonds particulier : c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et l'économe.

Le Mercure, au xvin« siècle, ne reflète pas tout son temps. Sa collection n'en reste pas moins, par sa continuité, une source précieuse d'informations.

Le xviiie siècle vit encore naître le Journal de Trévoux, réservé à des travaux scienlinques, et dans cet ordre des Revues, comme nous dirions aujourd'hui, le Spectateur français de Marivaux, riche de fines observations, le Pour et le Contre, où Tabbé Prévost avait appliqué son idée d'un écrit périodique comme ceux qui existaient à Londres. Ce litre signifiait que le journaliste s'expliquerait sans prendre parti sur rien. Cette feuille dura de 1733 à 1740. Elle est faite de compilations et de traductions. On est là fort loin de Afanon Lescaut.' Ce sont parfois d'assez ioTraisemblables « faits divers », comme l'histoire du trésor d'un navire ayant fait naufrage, trésor qui fut retrouvé d'une façon bien singulière. On avait découvert et sauvé toute la cargaison du navire, sauf la caisse qui contenait de l'or et des diamants. Or, un jour, des pécheurs de Colchester aperçurent, échoué sur le rivage, un monstrueux poisson. On s'avisa, tandis que l'agitaient de derniers soubresauts, qu'un lien le retenait à un objet lointain ballotté par les flots. On l'acheva et on l'ouvrit, et on reconnut qu'il avait avalé le crochet,

« qui avait pénétré jusqu'au fond de ses entrailles », fixé à une corde. On tira sur la corde, et on amena ainsi fort miraculeusement la précieuse caisse. « On croit que le capitaine avait accroché la caisse à sa ceinture, en se jetant à la mer, et que, ayant été dévoré par le poisson, cet animal goulu s'était enferré de lui-même, en avalant jusqu'au crochet. »

Les réflexions sont assez rares. Il en est pourtant ça et là qui ne laissent pas que d'être curieuses :

Il est fort ordinaire d'entendre souhaiter que les bons naturels puissent se rencontrer et s'unir, surtout dans l'état de mariage ; mais ce souhait est contraire au bien de la société. Il arriverait de là, par une conséquence nécessaire, que les mauvais caractères s'uniraient ainsi, et quels désordres ne verrait-on pas naître d'une œuvre si pernicieuse? Au lieu que le mélange, tel que la Pi*ovidence le permet dans toutes les conditions de la vie, sei't également aux uns et aux autres, à ceux-ci par les exemples du bien qu'ils devraient suivre, à ceux-là par la vu du mal qu'ils doivent éviter!

Puis ce sont V Avant-Coureur (1760-1766) et VAn-i née Littéraire de Fréron, de Fréron si durement « exécuté » paf Voltaire, en pleine Comédie trançaise, dans son écossaise, avec une telle sévérité que le malheureux journaliste porte encore devant la postérité la marque des coups reçus ce soir-là et est demeuré un peu trop calomnié, bien que sa mémoire ne soit pas des plus nettes *-

1. La Préface quo donnait Fréron à son Année littéraire commençait ainsi : « La critique m'apparut dernièrement en songe, environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l'autre quelques branches de lauriers. Son aspect, loin d'inspirer la crainte, inspirait la conliance aux plus ignorés amants des savantes Sœurs. Ils osaient l'envisager d'un ttil fixe et semblaient défier son courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelque»

Il faut arriver à l'année 1777 pour rencontrer le premier journal quotidien, le Journal de Paris, fondé sur le modèle des gazettes anglaises. Il est piquant de voir, aujourd'hui, avec quel scepticisme fut accueillie la nouvelle de son apparition. On doutait qu'il pût voir le jour, et le projet paraissait extravagant.

Il est question d'une feuille que l'on veut composer dans celte capitale, à l'instar du London Evening Post, qui paraîtrait tous les jours; elle contiendrait tout ce qui peut intéresser les habitants de cette ville, ainsi que les étrangers, et si le prospoclus était rempli, vous n'auriez pas besoin de moi à bien des égards. On ne croit point qu'il soit jamais exécuté, sous le point de vue qu'il présente. Il y a même des gens qui parient que ce journal n'aura point lieu et sera étouffé avant sa naissance. Indépendamment delà difficulté de remplir le projet par des entraves que la police donnera aux rédacteurs, par celles qu'exigeront beaucoup de corps et biens de particuliers de considération, presque tous les autres journaux existants sont intéressés à empêcher l'essor d'un rival qui leur fera tort plus ou moins par son essence, on les gagnant toujours (le primauté... Ce qui fait encore pins douter de la réussite du projet, c'est que les entrepreneurs ne sont pas des ^pxm dont les enlours ou le mérite personnel soient fort recommandables. Ils parais- .nent devoir se briser à coup sur contre les échecs qu'ils

<rouverout indispensublement'.

Il était difficile de se tromper plus lourdement sur l'avenir du journal quotidien! Celui-ci tâtonnait un peu, tout d'abord. Ses fondateurs, Corenée, La Place, Cadet, frère d'un membre de l'Académie des

écrivains dont la modestie rehaussnit les talents obtennt(>ot dos eouronut's: plusieurs rureviiieiit à la ft)is di'S récoinpcns<'s ( t dus cli.'tlitiiiMilM. Cette vision m'a foiirni l'idoo do ces lettres I eln|{c et la n-nnuro aoront é;;aIcmont dispcnstSs. • 1. L'Espion anglais, tome IV, p. 365-66.

Sciences, et Dussieux, se heiiriaient d'ailleurs à des premières difficultés, et si incolore que paraisse aujourd'hui cette feuille, elk connut tôt les rigueurs de la suspension.

Le Journal de politique et de littérature de Linguet, du bouillant; et versatile Linguet, avait été créé en 1777. Le privilège en fut retiré deux ans plus tard à sou rédacteur et demeura dans les mains du prudent La Harpe. Linguet, cependant, conti- Huait, dans l'exil, son œuvre de polémiste dans un autre organe, les Annales politiques et littéraires, transportait, après quelques années, son journal à Paris, était enfermé à la Bastille, où il restait deux ans, reprenait une existence aventureuse qui devait se terminer tragiqueiTient. « Il exige, disait un contemporain en parlant de Linguet, qu'on croie que tout le bon sens réside dans sa télé, toute la justice dans son cœur, toute l'honnêteté dans ses procédés, et non seulement il le pense ou semble le penser, mais il le dit, il le répète, il l'écrit et le dira, le répétera et l'écrira jusqu'à ce que la parole lui manque ou la plume lui tombe des doigts. »

Avec un Journal des spectacles, et un Journal du commerce, telle était la presse, à la veille de la Révolution. Le libraire Panckouke avait fini par réunir presque toutes ces feuilles.

Tilais cette évocation à grands traits de la presse à ses origines ne serait pas complète si l'on ne par- Liit pas des nouvellistes et des « gazetiers à la main ». Les premiers journaux, dépendant d'un ou plusieurs ccHseurs, étaient loin de pouvoir tout dire. Dispo- Snint d'ailleurs de peu de place, ils ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité de ceux qui voulaient tout connaître. C'est dans les gazettes. à la main que

naquit vraiment 1' « information », que naquit aussi 1' « écho » , bien français de race. Ces gazettes, généralement clandestines, furent tantôt persécutées, tantôt tolérées, bien que leur existence officielle ne fût pas reconnue. Dans leur première période, elles constituaient Un recueil de nouvelles à l'usage d'un cercle privé. Un gazetier était un luxe de grande maison, et ne faisait guère plus figure qu'une sorte de domestique. Puis des offices d'informations se constituèrent, ayant leurs abonnés, qui recevaient les feuilles manuscrites régulièrement... à moins qu'il ne fût arrivé quelque malheur au gazetier, qu'il n'eût été envoyé, par exemple, à la Bastille. Les nouvellistes à la main comptèrent leurs martyrs. L'un des premiers d'entre eux, ?sicolas Brunel, fut condamné à mort, et une estampe conservée à la Bibliothèque nationale représente son supplice. D'autres furent enfermés au Mont Saint- Michel, dans une cage de fer. D'autres furent publiquement fouettés, au-dessous d'un écriteau qui portait cette mention : « Gazetier à la main. » D'autres furent envoyés aux galères, d'autres encore furent enrégimentés de force dans les troupes du roi. Les sévérités exceptionnelles de Louis XIV contre ce qu'on appelait les « Nouvellistes d'Etat » n'empêchèrent pas ces interprètes de l'opinion, plus ou moins bien renseignés, d'être nombreux sous son règne, justifiant le mot d'un de ceux qui, par ses ordres, les avaient traqués sans relâche, qu'iU constituaieat a uu lual sans remède ^ ».

Les nouvellistes qui ne s'occupaient que des menues nouvelles de la ville étaient moins exposés aux

1. Voir lo curieux chapitre sur la répression des noiivellistcg .1 l.« main dans Fii^arn et ses devanciers, de M. Fuuck-Brrntano;, a ver la collaboration de M. Paul d'Kslree, le plus récent travail, et le plus richo en înrorinations et en documeots, exeellem" meut 11119 eu œuvre, sur Ihistoiro des Nouvullislc».

Figueurs.mais ils couraient d'nulres risques, comme le gazeticr Moutandré, à qui le marquis de Yardes coupa le nez, nou parce que ce folliculaire avait parlé de sa sœur, mais parce qu'il n'eu avait pas bien parlé.

En dépit de tout, les « gazelins » se multiplièrent : nombre de leurs collections, complètes ou non, ont été conservées. Elles forment une source précieuse de renseignements sur les mœurs et sur les façons déjuger et de sentir d'une époque. A côté des journaux, encore si sommaires, elles représentent la presse, vive et légère, touchant à tout, souvent avec verve et avec esprit. Les gazetiers s'affinèrent, d'ailleurs, et la concurrence qu'ils se faisaient les obligeait à plus d'efforts. Il y eut des périodes où le Pouvoir comprit qu'il avait mieux à faire que de poursuivre les nouvellistes à la main : se servir d'eux était plus habile. Des ministres s'avisèrent d'avoir ce qu'on appellerait aujourd'hui leurs agences, qui leur permettaient de làter l'opinion. Puis une réaction succéda à une demi-liberté, toujours fragile, d'ailleurs, mais, de nouveau, elle fut impuissante à déjouer les ruses des nouvellistes, qui, bien que Bicétre les menaçât, trouvaient toujours le moyen d'écrire et de répandre leurs feuilles. M. Funck-Brenlano , dont les travaux sont définitifs sur celte matière, a retrouvé les prix d'abonnement à ces gazctins; il y en avait qui s'élevaient jusqu'à six cents livres par an. Le prix moyen était de douze livres par mois. Il n'y avait que les nouvellistes de second ordre, pillant leurs confrères, qui livrassent leurs informations pour trois livres par mois : c'étaient les écumeurs de la profession. Tel gazetier bien coté, comme Gaultier ou comme Felmé, ne comptait pas moins de soixante à soixante-dix abonnés. Ces journalistes d'avant le joucual ne laissaient pas que de faire volontiers

leur propre éloge et de vanter la sûreté de leurs nouvelles, en assurant « qu'ils n'en forgeaient point ». En 1742, Rambaud, chef d'une entreprise de nou- Yelles, désespérait de les faire copier à la main pour ses deux cent quatre-vingts abonnés, chilire par lequel, ayant fait des progrès sur ses devanciers, il laissait loin derrière lui ses rivau.K, et il imaginait de les laire graver. Le graveur fut arrêté au bout de peu de temps.

l..es nouvelles à la main forment l'histoire au jour le jour, une histoire qui n'est pas toujours la vérité absolue, mais elles reflètent les émotions, les curiosités, voire Içs préjugés d'un temps. Elles sont « ce qu'on dit » à côté de ce qui à'écrit ofilciellement-, Elles gardent la trace de ces conversations où était l'àme de Paris, ou qui faisaient l'objet des léunions des nouvellistes-amateurs, au Jardin du Palais Koyal. groupés sous le fameux « arbre de Cracovie ». Ou a publié plusieurs de ces recueils, conservés dans des dépôts français ou étrangers, comme les feuilles de Jean Buvat, concernant l'époque de la Régence ', abondantes en renseignements sur le système de Law ou sur la conspiration de Cellamare comme les Nouvelles de la cour et de la ville de 173» à 1738, comme la première Correspondance secrète. MM, Ravaissou, de Lescure, de Barthé-

1. A la date du \ de juin 1717, on lit dans los nouvelles à la maio de Huvat : u Ou va envoyer a Pierre- Knciso le jouno avocat. <Iootoa a saisi les papiers (|ui contiennent d<-s clioses ofTroyubles sur les cl •-*&» les plus sainlus el les personnes les plus r<sprctab!es. Il . sera sans encre et papier, et pour lo reste d.! ses jours. 0 < aj^ilo si on lo chasserait i!n royaume, mats on a dit que, dc!>. il écrirait contre toutlu genre humain, el que ciH.iit une posl . juil lalliit lo sJqriostnT d»; la société ci\iio. ■ Ou sait que Voltaire u<; subit pas de telles rigueurs, <l qu'il H.; lira du mauvais pas avec ou/.o mois d'emprisonné-, ut à lu liaslille. On lui laissa si bien » encre el papier » qu.j »t pendant ce séjour a la Haslillu qu'il écrivit sa tragédie a Œ.Ufe.

Ifemy, Campardon, se sont particulièrement occupés de ces écrits des nouvellistes. On peut citer, parmi ees fondateurs du « reportage », gens bien informés, mais plus ou moins tarés, Charles de Julie, spécialiste des nouvelles mondaines et du théâtre, Nicolas Tollol, le chevalier de Mouhy, qui eut quelque temps Voltaire pour abonné, — abonné mécontent, il est vrai. Chevrier, lançant, en 1752, la feuille manuscrite qu'il intitule le Courrier de Paris ^, devient bientôt un enragé pamphlétaire, qui se doit iréiagier, pour distiller son venin, à Bruxelles et en Hollande.

Mais voici les grands nouvellistes. C'est Bachaumont, « le père des échos de Paris », l'ami de M™'= Doublet, cette curieuse physionomie, cette femme avisée, dont l'âge ne parvint pas à éteindre la curiosité, dont le nom est associé à l'histoire du journalisme, — avant que le journal eût droit de vie. u Son salon, ont dit les Concourt, était le rendezvous des échos, le cabinet noir où l'on décachetait les nouvelles. Pêle-mêle y tombait le xviiie siècle, heure par heure... un je ne sais quoi sans ordre, une moisson à peine brassée de paroles et de choses... salon envié, confessionnal du xyiii» siècle, où tant d'esprit s'est confessé. » Ce salon, on le surnommait la « Paroisse », et ses hôtes, les « paroissiens », formaient une manière de très vivante académie. En 1740, Bachaumont, par dilettantisme plus que par intérêt, car ce « philosophe épicurien » était fort à son aise, se plut à réunir, à filtrer, à commenter ces nouvelles qui, de tous les côtés, aboutissaient chez Mme Boublet^. Avec lui, le nouvelliste prenait une

1. Le- Courrier de Paris, traqué par la police, avait imaginé, pour la dépister, de commencer la feuille sur le too d'une lettre adressée à un particulier, selon la qualité et les occupations de Tabonné.

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