‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 10 sur 171 · CONTRE LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

CONTRE LA PEINE DE MORT

... Quoi donc! tous les jugements ù mort qui ont éXé rendus ne sont que des assassinats judiciaires? Précisément, et de plus, ils ne sont excusés ni par la nécessité ni par l'utilité.

La peine de mort est nécessaire, dit-on, pour empêcher le malfaiteur de récidiver. Eh! garrottez-le,

faites-en un esclave de peine, rendez-le bon à quelque chose! Quoi! vingt-quatre millions de citoyens n'ont pas une assez grande force publique pour mettre quelques centaines de malfaiteurs hors d'état de récidiver! Comment fait l'impératrice de Russie, comment fait Joseph lui-môme, ce Joseph dont le nom n'est prononcé dans ce moment qu'avec horreur? Il a aboli la peine de mort. Ah! que de travaux publics qui écrasent, qui avilissent le citoyen, et auxquels on ne devrait employer que les malfaiteurs !

Leur mort est utile, parfois, pour effrayer les méchants et les contenir dans la terreur? Quiconque a vu une exécution et est entré dans un bagne sent bien le vide de cette objection et toute la justesse de cette idée de Beccaria : « Le frein le plus propre à arrêter les crimes n'est pas tant le speclacle terrible et momentané de la mort d'un scélérat que le spectacle continuel d'un homme privé de sa liberté, transformé, en quelque sorte, en bête de somme et restituant à la société par un travail pénible le dommage qu'il lui a fait. »

Dans notre affreuse pratique, la peine de mort ne punissait vraiment pas le criminel ; elle le retranchait seulement du nombre des vivants. Il n'apprenait jamais son jugement qu'une heure avant l'exécution. Il était alors livré aux exhortations d'un prêtre, et quelques minutes de souffrance lui enlevaient bientôt la faculté de réfléchir sur Ténormité de son crime. Je parle du plus ordinaire des supplices, car je ne veux pas savoir, pour l'honneur de la France, qu'elle en emploie quelques-uns où l'art de prolonger la vie et les douleurs s'exerce par une atroce habileté, digne des plus cruels cannibales.

Si la peine de mort n'est ni utile pour effrayer les méchants, ni nécessaire pour mettre le coupable hors d'état de récidiver, si la servitude de peine

remplit parfaitement, au conlraire, l'un et l'autre objet, la nation française s'avancera sans doute jusqu'aux rangs des nations humaines eu abolissant ce supplice. La Déclaration des iJroils dit : « La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, a Or, il est évident que \i\ peine de mort n'est oas nécessaire et que, dans un gouvernement qui a de grandes forces, de vastes moyens, c'est une lâcheté de la part de ceux qui gouvernent que d'y avoir recours.

Il y a une considération contre la peine de mort, dont Je suis étonné que l'on n'ait pas été frappé. La vie n'est pas un bienfait de la société, mais de la nature. Ou dit que la société nous la conserve : c'est une supposition toute gratuite, car qui peut s;'.voir si, dans l'ordre naturel, ma vie eût été attaquée, si je ne l'eusse pas défendue et si je n'eusse pas été le plus fort? La vie n'est donc, sous aucun point de vue, un bienfait de la société. Or, peut-elle ôter par une peine plus qu'elle n'a donné, et tout son pouvoir ne doit-il pas se borner à priver celui qui enfreint le pacte social des avantages qui en résultent ? La privation absolue de la liberté est donc le dernier terme du pouvoir souverain en matière pénale.

Il est injuste, d'ailleurs, d'employer comme peine un moyen que la société ne peut faire cesser, en cas d'erreur, lorsqu'une fois elle l'a mis en usage. La société n'étant composée que d'hommes, les hommes étant tous sujets à l'erreur, il peut arriver, par mille causes différentes, que rhomn)e le plus innocent paraisse le plus évidemment coupable; et lorsque l'erreur ou la méchanceté des témoins ou des juges lui a fait perdre la vie, toutes les nations s'assembleraient vainement pour la lui rendre. Si la société n'eût pas employé des peiuQS hors de sa portée, Calas vivrait encore; et, ne lui resta-t-il qu'une heure a vivre, le plaisir d'être reconnu iuno-

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cent, la joie de revoir sa famille, les bénédic'.ions de tout un peuple, lui feraient oublier une injuste tservitude et de longues souUrances.

[Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 déc. 1789.)

GONDORGET

On sait le portrait tracé par M^^ de Lcspinasse du « cher et bon Condorcet », comme elle disait. Elle louait en lui « cette simplicité parfaite qui ne paraît jamais soupçonner l'étonnement que causent l'étendue et la supériorité de son esprit, ce calme de l'homme pour tout ce qui n'intéresse que lui, tandis qu'il est tout mouvement, tout activité, dès que le malheur ou l'amitié réclament son secours, cet amour vrai de l'humanité qui le dispose à y sacrifier ses facultés et même sa gloire; son indifférence pour toute injustice personnelle, tandis qu'à la moindre injustice, il montre une énerg-ie que la douceur naturelle de son caractère ne ferait pas supposer... » Longt*?mps avant la Révolution, il avait annoncé, montré, enseigné tout ce qu'avait ù faire la France nouvelle pour sa régénération, et il avait déjà livré de grandes batailles d'idées. Nul n'avait été, plus que lui, pénétré de l'esprit de réforme : dans ses écrits philosophiques, il avait d'avance établi la Déclaration des droits de l'homme. Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de r.\cadémie française, célèbre comme mathématicien et comme penseur, c'était un rare journaliste que celui qui alliit user de la puissance d'expansion de lu presse. Journaliste, il devait l'être d'une manière assidue, régulière. .\près avoir pris part ù la rédaction du Journal de la société de 1780, après avoir donné nombre de pages à la Bouche de fer, il fut un des fondateurs du journal qui, dès le mois de juin 1702, prenait ce titre : le Républicain. Puis, au Journal de Paris, il faisait le compte rendu des séance» de rAssemblée nationale, mais ses idées étaient plus avancées que celles de cette feuille, et il passait à la Chronique de Paris, où, jusqu en mars 1793, il écrivit un

article quotidien. A côté de ses polémiques souvent véhémentes, il développait plus longuement ses théories et ses doctrines dans la Revue du ?Hois et le Journal d'Insiruction sociale. Condorcet peut être considéré comme un précurseur de la cause des droits politiques des femmes; -ce fut, dans ses études sociales, une des idées surlesquelles il revint souvent. — Député à la Convention, Condorcet vota, dans le procès du roi, « pour la peine la plus grave qui ne fût pas celle de mort ». Pendant la lutte de la Gil'onde et de la Montagne, il avait essayé l'œuvre impossible de concilier les deux partis. Il était donc en dehors de la conspiration girondine. Ce qui le perdit, ce fut la publication de sa brochure A tous les Français, où, épousant, après la mort des vaincus, leur cause perdue, il s'élevait contre la Convention, opposait à la nouvelle constitution le projet dont il avait été le rapporteur, réclamait la réunion d'une nouvelle assemblée. Des attaques injustes, oii ne se retrouvait plus sa hauteur de vues habituelles, étaient mêlées à ses critiques. C'était se livrer de lui-même aux représailles. Décrété d'accusation le 8 juillet 1793, il se mit, après avoir répondu par une lettre hautaine, qui avait le ton d'un défi, à l'abri des poursuites. Dans Condorcet, sa fie, son œuvre, le docteur Robinet a conte minutieusement les émouvantes péripéties du séjour du proscrit chez la femme courageuse qui lui .avait donné l'hospitalité, M^e Vernet, rue Servandoni, de la fuite du conventionnel condamné, ne voulant pas exposer plus longtemps sa généreuse hôtesse au danger qu'elle avait accepté, de sa stoïque mort volontaire dans la prison de Bourg-la-Reine, devenu Bourg-Egalité.

« Je déplairai aux partis, » avait dit prophétiquement Condorcet dans un article où il faisait une profession de foi philosophique et politique.

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