ANTHOLOGIE DU JOUR^'ALISME
niers; des enfants voyageurs charment nos ennuis en jouant de divers instruments dont ils obtiennent divers sons plus ou moins sauvages; leurs mères les grondent parce qu'ils font du bruit; elles leur arrachent l'instrument de notre supplice, elles s'en emparent à notre grande joie, et elles se promènent, graves et imposantes, avec une petite trompette ou un mirliton à la main. Le temps passe, nous attendons toujours : il est six heures et demie; nous attendons, nous attendons.
Enfin, on entend un roulement : c'est l'arrivée des voyageurs de Saint-Germain; tout le monde se précipite aux fenêtres ; toutes les voitures , tous les wagons s'arrêtent; la cour est vide; çà et là, deux ou trois inspecteurs, rien de plus; mais on ouvre les portières des wagons... et, alors, en un clin d'ceil, une fourmilière de voyageurs s'échappent des voitures et la cour est pleine de monde, subitement. Ceci est véritablement « impossible à décrire »,mais c'est bien amusant à regarder. La foule improvisée monte aussitôt vers les galeries de Saint-Germain et disparaît : à notre tour, maintenant. Nous attendons encore un peu, mais ce spectacle nous avait intéressé et nous étions plus patient. Enfin, nous descendons dans la cour, nous montons dans une berline, nous y sommes fort à l'aise et bien assis. Là, nous attendons; nous attendons que les voyageurs soient emballés : nous étions six cents à peu près. Quelqu'un disait onze cents : ce quelqu'un avait peur, sans doute. Enfin, le cor se fait entendre, nous recevons une légère secousse et nous partons. Il était sept heures moins un quart; le voyage a été aussi agréable que l'attente avait été fatigante; le plaisir de courir si vite nous faisait tout oublier. Dans les voitures, évitez la banquette qui est près des roues, c'est la moins bonne place. Mais vivent les chemin» de fer! Nous persistons à dire que c'est la plus
LÉ COrVERNEMEXT DE JUILLET' 295
cbarmantc manière de voyager : on ra avec une rapidité effrayante, et cependant on ne sent pas du tout l'effroi de cette rapidité; on a bien plus grand'peur en voiture de poste, vraiment, ou en diligence, quand on descend la montagne de Tarare, ou même la moindre montagne, et il y a aussi beaucoup plus de danger.
Malheureusement, nous sommes négligents, en France, et nous avons l'art de gâter les plus belles inventions par notre manque de soins. On va à Saintiermain en vingt-huit minutes, c'est vrai, mais on lait attendre les voyageurs une heure à Paris, et trois quarts d'heure à Saint-Germain, ce qui rend la promptitude du voyage inutile.
... On vous vend à la porte du chemin de fer une petite brochure. Vous croyez y trouver l'histoire abrégée des chemins de for, un récit bien simple, <les noms, des dates, des mesures, des faits, et surtout peu de mots, et pas un mot inutile : il n'est pas permis d'allonger sa phrase en parlant d'un chemin qui raccourcit toutes les distances. Point du tout, ce qu'on nous donne est un morceau littéraire, c'est de l'éloquence industrielle sur les chemins de fer. Ce n'est pas un ingénieur qui me parle : c'est un homme de lettres. Interrogez-le; demandez-lui dans quel pays a été essayé le premier chemin de fer : il vous parlera de l'obélisque de Luxor et de l'arc de triomphe de l'Etoile. Demandez : a Quel est l'homme qui a construit le premier chemin de fer? » Réponse : « C'est le mont Yalérien qui se penche pour regarder cette tempête qui passe en voiture. » Bien.
Combien y a-t-il de chemins de fer en Europe? » »]ar, maintenant, il faut connaître ses chemins de 1er comme il faut connaître ses fleuves. Réponse : a Nanlerre se choisit une rosière; passez, maison blanche aux volets verts, rêve de Jean-Jacques! » Étes-vouB satisfaits ? Si vous demandez à cet auteur :
« Qui a inventé la vapeur ? » alors il fera bien mieux : il vous répondra par un mensonge; il ne vous dira pas : «t C'est Fulton; » il vous dira que a c'est un vieillard, homme de génie, que le cardinal de Richelieu a fait enfermer comme fou à Bicêtre », et il vous parlera d'une prétendue lettre de Marion Delorme, qui est la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait inventée et que grand journal ait jamais répétée, et il vous dira toutes sortes de choses agréables sur ce sujet. Mais les belles phrases, ces brillants mensonges qui sont très jolis dans une colonne de journal, dans un livret sont inutiles; ce n'est pas ce qu'on y cherche; il faut des chiffres exacts, des faits véritables et pas de bavardages, pas de longueurs surtout. Quand on voyage sur un chemin de fer, on a le droit d'exiger que la phrase qu'on commence en partant soit du moins terminée quand on arrive.
[La Presse, 1^^ septembre 1837.)