‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 123 sur 171 · BALZAC JUGE PAR UN DE SES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

BALZAC JUGE PAR UN DE SES CONTEMPORAINS

Comme dons naturels, personne n'a été plusfavorisé que M. de Balzac.

Finesse d'observation, grâce, délicatesse, imagi-

ii.nlion féconde et inventive, il avait tout, s'il eût voulu tout régler. Il ne s'est perdu que par l'excès de ses qBalilés, par leur exagération, par leur ralfineraent. Que M. de Balzac fût venu dans un autre temps, quand le respect des traditions contenait, disciplinait les facultés de l'écrivain, les belles parties de son talent se seraieat seules mises en relief, et les mauvaises tendances auraient été réprimées, domptées, vaincues; il ne nous serait resté qu'un aimable romancier, habile à fouiller dans le cœur humain, initié aux secrets de nos misères, et racontant, pour l'édiUcution de la vie, l'histoire mystérieuse des passions. Dans un milieu moins sensuel, au seiu d'un monde moins épris de lui-même, moins esclave de ses i^iléréts, moins indulgent pour les écarts de tout genre, il eût trouvé le correctif nécessaire à sou ardeur d'invention, à son penchant pour l'excessif, à sa prodigieuse puissance de développement. Les dons qui lui manquaient, la mesure, la réserve, la sobriété, l'ordre, la symétrie, sont de ceux que la règle inspire, que le travail peut conquérir. Le travail et la règle, voilà les deux conditions des grandes œuvres. L'indiscipline et l'improvisation n'ont jamais conduit qu'à des avortemeuls. L'une tend à couronner le caprice individuel au préjudice de l'expérience; l'autre, à exclure l'élément le plus précieux de toute exécution, le temps. Toutes les deux engendrent et entretiennent ces fumées d'amourpropre, qui font de nos auteurs autant de Penthées, se grisant de leur gloire, et voyant double au travers de leur importance chimérique.

La vie littéraire de M. de Balzac peut se partager en trois périodes bien distinctes. Dans la première, pseudonyme et désavouée, il travaille, au courant de la plume, pour les cabinets de lecture et supplée à la qualité par la quantité. Dans la seconde, il se nomme, il signe le Dernier des

chouans, que suit de près la Physiologie du Mariage, l'une des plus ingénieuses créations de l'auteur, et dans laquelle la délicatesse de la touche va parfois jusqu'à pallier l'absence complète de moralité/ Cette dernière œuvre jette quelque éclat, et rencontre ce succès de scandale qu'obtenaient alors toutes les sorties contre le mariage. La vogue s'empare du nom nouveau qu'on lui signale. Voilà M. de Balzac lancé. Il crée la Femme de trente ans, et le fanatisme s'en mêle. C'est désormais l'enfant chéri des boudoirs, le caprice des beautés sur le retour, le physiologiste breveté des âmes souffrantes et méconnues, le Legouvé des vertus chancelantes. On se pâme à voir avec quelle adresse il excuse les fautes du cœur, avec quel art il les prépare. On plaint, on aime les coupables, si heureuses d'être défendues par lui; on se promet de ne pas résister au besoin afin d'aboutir à des situations aussi intéressantes. Il y a engouement, succès d'émotions, succès de larmes.

Cette seconde période comprend les meilleurs travaux du romancier.

Le style pèche souvent, il .se ressent du déplo- ^rable goût de cette époque et se sert d'une langue qui, dans quelques années, ne sera plus qu'un objet de curiosité. La morale y reçoit aussi plus d'une atteinte et s'y prête à plus d'un accommodement.

Cependant l'ensemble plaît, séduit, attache; plus d'une fois la fraîcheur des idées en sauve la hardiesse cavalière, comme l'originalité de la conception en couvre l'impossibilité.

La troisième période s'agite sous nos yeux, dans un cercle de témérités impuissantes, depuis la Vieille Fille jusqu'à Vautrin. On ne peut, dans cette suite d'efforts inespérés, méconnaître une grande énergie instinctive et de belles facultés de création.

LE GOUVERNEMENT DE JUILLET 3i7

C'est une magnifique lutte, mais elle n'aboutit pas à un triomphe. Les amis de M. de Balzac doivent lui conseiller de teivter autre chose pour sa gloire.

L'un des plus grands défauts de M. de Balzac, c'est de s'être créé un monde imaginaire, qu'il a ris au sérieux et qu'il s'obstine à regarder comme I éel.

La société pour lui se compose de femmes per- ■lues , d'escrocs déguisés en grands seigneurs, 'ambitieux sans frein, de financiers sans pudeur, (ie magistrats sans entrailles. Il voit la vie comme une comédie, et la traite dans ce sens. Tous les acteurs y posent.

Quelque part que l'on aille, on met le pied sur une vipère; quelque fruit que l'on cueille, il est gâté. On dirait un vaste fumier dans un cadre d'or. -^i les héros de ses livres sont de petites gens, des ypes bourgeois, ils sont inévitablement ridicules; si ce sont des personnages de haute volée, ils sont nécessairement inffimes!

Les héroïnes seules et les objets de leurs rêves trouvent grâce auprès de l'impitoyable romancier.

Hors de là tout est pourriture. Les salons dans lesquels brillent les Nucingen, les Langeac, les Gobseck, les Keller, les Rastignac, les Raoul, sont si singulièrement composés qu'on serait tenté, en y entrant, de porter la main sur ses poches. L'idéal e ^L de Balzac est dans l'exagération des monstruosités exceptionnelles que peut odrir la société.

De ce qu'un comte de Sainte-Hélène* a passé des hôtels du faubourg Saint-Germain au bagne de

1. Un aacien forçat, Pierre Coignard, rt-ussit, pendant les proniiére» années do la Heiitauration, à faire (i^'ure dans le Trtonde. II avait été nommé lieutcnant-colonol de la Légion de i I Seine. Ce prétendu gentilhomme continuait d'ailleurs ses N uU. Il fut arrôto en 1819.

3i8 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME

Toulon, il so figure que tous les salons sont pleins de comles de Saiiile-Héièno, et base là-dessus son observation. Ainsi du reste. Les princesses, les marquises, les vicomtesses, luttent à qui se prostituera plus éiégauiment et d'une manière plus délibérée. Il n'y a plus ni famille, ni lien, ni attachement; il n'y a qu'une grande et vaste intrigue dont Paris est le foyer et qui étend jusque dans la province des ramifications inattendues. Vous avez laissé les Rastignac, les Nucingen, les Guenée, les Guéplio,les Raoul, dans la rue de la Chaussée-d'Antiu, dans la rue do Lille, dans la rue Saint-Denis, fort occupés de leurs alFaires qui ne sont pas toutes orthodoxes ; vous vous promenez en Touraine, ou dans la Brie Champenoise, ou dans l'Anjou; vous croyez naïvement que vous en êtes quittes. Du tout! Les Nucingen reparaissent à Chàteauroux, les Guenée à Provins, les Raoul à Angers.

Les héros de M. de Balzac voyagent avec une facilité surprenante : ils iraient jusque dans l'Océanie, s'il plaisait au romancier d"y chercher un théâtre pour ses imaginations. Du reste, il n'est pas permis au lecteur inattentif d'oublier ces personnages, car M. de Balzac les rappelle à son souvenir avec une autorité et une insistance qui prouve de quel prix ils sont à ses yeux. Qui ne connaît Rastignac, le célèbre Rastignac? Dans les âges futurs, Enée sera moins classique que ce héros.

Quand l'heure d'une réflexion plus calme sera venue, il est impossible que M. de Baka« ne comprenne pas qu'il sert unmaitre capricieux et inconstant. La vogue qui l'a soutenu le délaisse. Le scandale retentit, mais il dui'e peu. Agir sur son siècle dans un sens d'amélioration morale, lui oITrir des délassements qui soient en même temps des leçons, est-il une mission plus digne de séduire les es])riis brillants et les uobles intelligences? George Saud

l'a dédaigné : M. de Balzac l'acceptera-t-il ? Nous le souhaitons sans oser y croire.

[Le Constitutionnel, 15 juin 1840.)

Rftvbaud, qui traitait presque dédaigneusement Balzac, n'avait pas deviné combien il serait grandi par la postérité.

Page 1