CHICARD
Que faut-il à l'homme de génie? Un moule. Bonaparte a eu pour moule la colonne, l'Anglais Brummel les cravates les plus empesées du siècle, M. Yaa
LE COUVERNEMÏNT DE XUILLET 351
Amburg la gueule de son lion. Chicard, lui, s'est coulé et infusé tout entier dans le moule carnaval. Là où d'autres, des profanes, des plagiaires, n'avaient vu que matière à entrechats et à la police correctionnelle, il voit, lui. foudre de danse, regard d'aigle, matière à ovations, royauté vivante à improviser et à conquérir. Honneur à lui! Il a créé une dynastie, il a sa phalange, ses affidés. Les Chicards présomptifs, bande joyeuse, carnaval effréné, qui ne fait qu'un pas depuis le premier entrechat masqué jusqu'à la dernière saint-simonienne de la mi-carême.
Il est donc certain que, sous celte relique bouffonne et ce diadème de grelots, la nature a caché tin des génies les plus complets et les plus profonds de l'époque. Assurément, on ne mérite pas d'être modelé toutes les minutes, d'avoir, à chaque pose, à chaque évolution vertébrale et chorégraphique, le sort de l'Apollon du Belvédère, sans avoir *^n soi une puissance qui, pour se révéler par des allégories d'attitude, n'en suppose pas moins une organisation phrénologique supérieure. On ne révolutionne pas les cinq unités de la danse, on ne Kuspend pas tout un bal masqué à son geste, avec des facultés roturières et normales. On vante beaucoup Napoléon pour avoir détruit le vieux système de circonvallations de l'archiduc Charles : l'homme de génie qui s'est fait appeler Chicard a modifié complètement la chorégraphie française; il a dénaturé les pastourelles, métamorphosé les poules, septembrisé les trcnitz ou, pour mieux dire, il a repétri ces antiques figures à son image, il a créé sa contredanse-chicard, cette danse modèle tour à tour anacréontique, macaroniquc ou macabre. Ce n'est ni Vestris, ni Marcel, ni .Mazurier ; tout, chez lui, est renouvelé : balancés, en avant-deux, queue du chat, tour» de main, — c'est Chicard!
3o2 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME
... La gloire de Chicard est incontestable. Étuwdions les bases sur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de me rapprocher du monarque. Avançons sans crainte et lâchons de n'être pas ébloujs par les rayons de l'auréole divine. Incessu patiiit deiis. Chicard marche comme un dieu.
Il s'avance la tête recouverte d'un casque de carton vert-bronze surmonté d'un plumet rouge, — l'antiquité et la garde nationale; — comment laisse^ rions-nous passer ce casque sans nous arrêter un moment devant lui ? Est-il dans tous les muséesd'artillerie, dans toutes les collections du Sommerard, chez tous les marchands de bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste. Lors même qu'on nous montrerait ce casque qu'Enée tient si délicatement sur ses genoux lorsqu'il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions pas saisis d'une vénération plus grande.
Savez-vous ce que c'est que le casque en carton de Chicard? C'est un des plus grauds succès de l'époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c'est l'aurore du romantisme, le casque enlin avec lequel M. Marty jouait le Solitaire. Cette plume qui flotte au milieu du bal s'est courbée sur les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s'est inclinée tremblante devant la vierge du monastère, elle » frissonné quand les échos de la chapelle répétèrent : « Anathèrae! anathème! » Ce casque a vu trois cents représentations, et, maintenant, il ombrage glorieusement le front d'un héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté pnr un Anglais, plus cher que le petit chapeau du grand homme.
Maintenant, passons au reste du costume de Chicard. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des financiers de Molière : cette partie du costume repré- «ente la haute comédie. Les pantalons sont de
larges braies à la Louis XIII, hommage indirect vendu à la mémoire de Marion Delorme. Un tricot : évèle ses formes ; ses pieds se cachent dans des 'Oites à revers, tristes débris du Directoire et de lUmpire. Pour honorer la mémoire de l'ancien )péra-Comique, il porte une cravate à la Colin et les gants de chevalier, comme Jean de Paris. Ce costume, c'est un résumé historique, une popée, une Iliade. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, ces épaulettes de garde national, cette écaille d'huître, décoration emblématique dont le ruban rouge est une patte d'écrevisse, ~ur ces oripeaux, sont une dérision, un coup de pied donné au passé : il y en a pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires. La tète de Chicard est une satire de l'ancienne tragédie et contre les classiques. Ses jambes insultent au moyen âge, ses pieds foulent les gloires républicaines et impériales ressemelées. Saluez donc cet amalgame philosophique, ces guenilles qui écrivent l'histoire, cette défroque qui renferme toute la morale de nos jours, inclinez-vous devant votre maître à tous, — devant le dieu de la parodie!
GHAMPFLEURY
Champfleury , romancier, critique, collectionneur, a tracé bien des sentiers qui se sont élargis en grands chemins. Il avait été l'évolutionnaire en art quand il y avait quelque mérite à l'être. Il avait défendu, dans la période où ils étaient discutés et méconnus, ceux qui devaient être un jour des maîtres, et il avait rompu de belles lances en l«ur honneur. Les dédaignés avaient eu en lui leur vengeur, comme il arriva pour le graveur Bresdin, dit « Chien-caillou », qui, entre parenthèses, fut le plus tjrannique des obligés. En littérature et même en musique, il avait toujours été avec les audacieux. Il disait en souriant qu'il était forcé de ménager sa voix, depuis qu'il l'avait cassée à la première représentation du Tannhseuser, en protestant contre les détracteurs de Wagner. Cet humoriste avait su être un bon champion dans les causes qui demandaient de la vaillance dans le combat. S'il était, à la fin de sa vie, un peu sceptique sur la valeur de certains mots dont on a fait des programmes, ne se souciant plus des discussions pour avoir trop discuté jadis, il vieillissait en s'intéressant encore à tout ce qui était vraiment jeune et vivant.
Dans ses « Salons », qu'il commença en 1846, il était très passionné. Injuste pour certains, comme pour Ingres, qu'il poursuivait de railleries, il dépensait son entbousiasme pour Delacroix, Préault, Corot. Il pouvait dire qu il avait devancé les jugements de la postérité.