DELACROIX
... Marguerite est à l'église, agenouillée sur son banc, la tète courbée sous la voix du mauvais esprit qui lui rappelle les temps où elle était jeune et pure, les temps où sa vieille mère filait à son rouet, les temps où son frère Valentin vivait encore. Le chœur chante le Dies irx, musique implacable qui condamne les coupables...
C'est là de la peinture que cette toile de M. Eugène Delacroix ; delà grande peinture dans un petit cadre. Marguerite ne ressemble guère aux Marguerite de M. Ary SchefTer. C'est une jeune femme brisée par l'amour, belle encore, et qui, au sortir de l'église, ira noyer ses chagrins dans les bras de son amant.
Quoique M. Delacroix se soit souvent inspiré de Gcfthe et de Shakespeare, il faut bien prendre garde de lui appliquer les mêmes critiques que je fais à M. Schelfer, par rapport au choix de ses sujets. M. SchefTer, cherchant son succès dans la métaphysique, partout, excepté dans la partie technique de la peinture, est un peintre-littérateur. Au contraire, M. Eugène Delacroix est peintre avant tout. 11 ne prend pas ses brosses en s'écriant : « Je vais faire de la poésie. » Il peint. La poésie jaillira toujours de ses tableaux, par la raison qu'il ne s'en préoccupe pas et qu'il laisse ce soin à sa couleur.
Ainsi ne peut-il y avoir rien de plus simple que ses Adieux de Roméo et Juliette. Sur le balcon, les deux amants se tiennent étroitement embrassés. On voit qu'ils veulent se séparer et qu'ils viennent encore une fois de fondre eu un leurs deux corps. La nuit a fait place h l'aurore; l'horizon, d'un ton violacé, coupé par des nuages verdàlres, ajoute au mciaucolisme de la scène. Dans certains tableaax ,
comme dans celui-ci, M. Delacroix sait voiler sa couleur si brillante et semble lui mettre un crêpe. Il la remplace par une autre qualité qu'il a développée au plus haut degré : l'harmonie. Un tableau de M. Ingres, avec sa simplicité de ton qui n'est que de la sécheresse, ne sera jamais harmonieux comme un tableau de M. Delacroix, jetant sur la toile tous les trésors de sa palette.
On peut s'en convaincre par l'Enlèvement de Rébecca, emprunté à Vlvanhoé de Walter Scott. Tout le monde connaît ce sujet. Les deux esclaves africains posent sur un cheval impatient Rébecca évaaiouie. Boisguilbert, le cynique templier, veille par lui-même à l'exécution de ses ordres. Dans le lointain brillent les flammes qui, après avoir dévoré l'intérieur du château, cherchent une issue au dehors. La couleur générale est cruelle. Il y a dans l'air du feu et du sang.
J'ai vu, dans cette semaine, quelques bourgeois, effrayés de cette fîère peinture, discuter le dessin de M. Delacroix. Cette opinion a longtemps parcouru le monde. Il est inutile d'expliquer ce dessin aux bourgeois têtus qui sont bien heureux d'avoir une opinion. Ce qui m'a le plus étonné, c'a été d'entendre, le dimanche, au Salon, le peuple très préoccupé de M. Delacroix. Horace Vernet n'est pas plus populaire. Un invalide disait à un de ses camarades, en lui montrant la signature : « C'est notre premier peintre. »
Quelque marchand de vins, gros et brutal, tenant deux petits garçons par la main, était arrêté depuis longtemps devant Roméo et Juliette, a Regardezmoi cela, » leur disait-il, d'un ton de voix très admiratif. Les petits garçons répondirent qu'ils aimaient mieux une Fleur-de-Marie quelconque, qui était près de là.
« Ah! vous aimez mieux le vernis! (il voulait
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dire le brillant.) Mais le vernis ne fait pas le peintre! »
Cette conversation ne prouve-t-elle pas que le peuple vaut mieux que le bourgeois, en ce sens qu'on lui a dit : a Delacroix est un grand peintre! » et qu'il le croit fermement. Le bourgeois, qui a le sentiment artistique moins développé encore que le peuple, a, de plus, la manie de discuter. Il espère prouver par là qu'il sait. Il s'écrie : « Delacroix ne sait pas dessiner! » Et comme il ne peut pas comprendre cette peinture, il se sauve, il a peur. J'ai entendu un monsieur en cravate blanche dire que Delacroix était un garçon boucher.
rson seulement M. Delacroix est infatigable, mais il est en progrès tous les jours. Ses détracteurs les plus violents peuvent aller voir le plafond qu'il vient de peindre dansla Bibliothèque de la Chambre des pairs. M. Delacroix, qui a été attaqué avec ardeur depuis 1824, peut montrer avec orgueil son plafond de Dante et Virgile aux Champs- Elysées. Il est impossible de rendre cet immense chef-d'œuvre par l'analyse ou par la critique...
{Le Corsaire, Salon, 24 mars 1846.).
GRANIER DE CASSAGNAG
Granier de Cassagnac, qui se piquait, à ses débuts, d'opinions démocratiques, se fit connaître tout d'abord par ses polémiques littéraires. Il fut l'un des plus bouillants champions du romantisme. Un Journal des Débats il passa à la Presse. Il devait apporter dans la politique sa vivacité de ton, en des causes diverses. En 1845 (car il avait, comme Emile de Girardin, des idées en matière de rénovation de presse) il fonda Y Epoque, avec Victor Bohain et Solar, journal dont les dimensions dépassaient celles de tous les autres journaux. L'Epoque fit grand bruit, mais sa carrière fut assez brève. En 1848, il soutint ardemment la candidature du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République. Il devait être, depuis, comme député et comme jotH'naliste, un des défenseurs de l'Empire.