‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 140 sur 171 · LA POLITIQUE DE L'INVALIDE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DE L'INVALIDE

a Buonaparte! » s'écrie l'invalide de la vieille garde, Buonaparte! Dites donc Napoléon, s'il vous plaît, autrement nous serions forcés de nous rafraîchir d'un coup de sabre, et ça deviendrait désagréable' Tonnerre! C'était ça un homme! Tous vos généraux ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les Anglais!... mais, non, allez, il n'est pas mort! Ceux qui Soutiennent qu'il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de Dieu! S'il revenait... quel tremblement!... »

Ces paroles émanent d'un individu porteur d'une face balafrée, d'une pipe culottée, d'un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en décembre. C<:

soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé à Austerlitz et a fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade, l'empereur galopant au milieu d'un nuage de poussière et de fumée, voilà toute sa vie; avant et après, il n'y a rien. Il se croit encore de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En s'appuyant sur une pièce de canon aux armes d'Autriche, il s'imagine toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec lui du ministère :

« Ne me parlez pas des ministres, dit-il, c'est des clampins qui caponnent devant les puissances étrangères; l'empereur se comportait autrement avec elles; votre coq ne vaut pas notre aigle.

— Ah! Ils sont rudement travaillés par l'opposition...

— Ne me parlez pas de l'opposition, c'est un tas de criailleurs qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils veulent.

— Les journaux...

— Ne me parlez pas des journaux; l'empereur savait bien leur couper le sifflet, à tous ces merles de journalistes.

— La Chambre...

— Ne me parlez pas de la Chambre; les députés sont tous des bavards, l'empereur les jetait parla fenêtre; ils ne sont bons qu'à ça.

— Et de quoi diable voulez-vous qu'on vous parle ?

— De l'empereur. »

Ce fanatisme pour l'empereur est partagé par

presque tous les invalides. Les ornements de l'hôtel ue consacrent guère que des faits antérieurs à la Révolution. Louis XIV y est partout; sa statue équestre surmonte le portail principal, les quatre nations vaincues par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. Napoléon n'a pour lui qu'une épreuve en plâtre de la statue de la place Vendôme et une peinture d'Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si la mémoire de l'empereur n'est point conservée en ces lieux par des monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut mieux.

Il est vrai que les Invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus grand fabricateur d'estropiés des temps modernes.

La Réforme, qu'avait fondée Ledru-Rollin, et le National, dont Armand Marrasl élait rame, avaient le plus ardemment combattu le gouvernement deLouis- Philippe ; ce furent la Réforme et le National qui organisèrent, en fait, le gouvernement provisoire. Un des premiers actes de ce gouvernement fut d'abolir les condamnations de presse encourues sous le régime précédent et de supprimer l'impôt du timbre. Les journaux pullulèrent aussitôt, et, à côté de» feuilles qui avaient une publication régulière, il y en eut d'autres, nécessairement, d'éphémères feuilles d'un jour ou d'une heure, paraissant sous la forme de « placards ».

Il y eut une courte mais belle période de généreuses illusions, dans une explosion de foi patriotique. Les a considérants » du décret du 25 février, abolissant la peine de mort eu matière politique, donnent, s'ils ne laissent pas que de paraître un peu emphatiques aujourd'hui, le reflet d'un état d'esprit fait d'enthousiasmes et d'espérances : « Le gouvernement provisoire, convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique, et que chaque révolution opérée par le peuple français doit au monde la cousécration d'une vérité philosophique de plus, cousidérant (lu'il n'y a pas de plus sublime piincipe que l'inviolabililé de la vie huniaine; considérant que, dans les mémorables journées où nous sommes, pas un cri de vengeance n'est sorti de lu bouche du

peuple, etc. » Il semblait qu'une ère de justice, de désintéressement, de fraternité, commençât. Il y eut delà grandeur dans ce mouvement unanime d'aspirations de concorde et d'union. La monarchie qui venait de s'écrouler semblait lointaine dès le lendemain de sa chute. Les adhésions à la République venaient de tous les camps. « Qui peut songer à défendre aujourd'hui la monarchie? écrivait Louis Veuillot, dans une nouvelle évolution. Il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français, » — « Confiance, confiance! écrivait, le 25 février, dans la Presse, Emile de Girardin; organiser la victoire doit être le mot d'ordre de tous les citoyens, leur cri de ralliement... Le peuple prouvera à ses détracteurs qu'entre ses mains la liberté n'est pas un instrument de destruction, mais une semence féconde jetée dans un sillon péniblement labouré et plus d'une fois arrosé de sang. » C'était le ton général. La révolution de 1848 n'était pas née d'une haine de personnes; plus sociale que politique, elle provenait d'un large mouvement d'idées. On avait pu croire, quelque temps, l'humanité devenue meilleure. La réalité ne tarda pas à remplacer le rêve.

Ce sont, bientôt, tous les bouillonnements, toutes !es effervescences, un extraordinaire remuement de conceptions aventureuses. La question de l'organisation du travail est la préoccupation de tous les réformateurs : nombre d'entre eux perdent le sens des possibilités. Ce que répèlent tous les journaux qui se fondent, c'est : « Il ne suffit pas de changer les hommes, il faut aussi changer les choses. » Des visionnaires agitent des chimères; les exagérations des clubs, dans une sorte d'ivresse de la liberté nouvelle du droit de réunion, alarment beaucoup de ceux-là mêmes qui ont salué la proclamation de la République. Les théories communistes effrayent les

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esprits qui ne se rendent pas assez compte de la part d'utopie qu'elles contiennent. Chacun a son système pour abolir la misère. Les clubs ne suffisent pas, les murs se couvrent d'affiches. Les partis se reforment; le gouvernement provisoire, divisé d'ailleurs, quoique ses membres soient dévoués à la^ démocratie, est attaqué. La grande voix de Lamartine ne suffit plus à rappeler au calme et à la conciliation. L'Assemblée nationale, à peine élue, porte en elle des germes de dissolution. La réaction exploite, en fait un sujet d'inquiétudes, les audaces spéculatives des reconstructeurs de la société. Louis Blanc, dont la proposition de la fondation d'un ministère du Travail a été repoussée, qui aëlé lui-même écarté du pouvoir exécutif, prédit la. « révolution de la faim ».

Voici, en effet, l'insurrection de juin, terrible et suivie d'une terrible répression, qui sera fatale au régime, et qui donne à ses adversaires l'occasion. de se coaliser. On revient aux mesures de rigueur, aux restrictions des droits proclamés. Le général Cavaignac, armé d'un pouvoir dictatorial dont il use en suivant des inspirations contradictoires, loyal,,, mais hésitant, laissera, malgré lui, se préparer l'accession à la présidence du prince Louis-Napoléon Bonaparte. Ce sera dos lors l'acheminement progressif vers le pouvoir personnel, malgré une opposition violente peu à peu réprimée et étouffée, a Louis> Bonaparte, avait dit Proudhon dans le Peuple, conspire avec toutes les coteries mouarchiques... Eh bien, la révolution a relevé le gant! Le cartel est accepté! » La manifestation du 13 juin, organisée par Ledru-Roliiu, pour protester contre la violation de la coDstitiition et l'expédition de Rome, manifestation transformée en émeute, détermine la proclamation fameuse de Louis-Napoléon : a Les factieux osent encore lever l'étendard de la révolte... Il est

temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent! >> Les effets de cette déclaration, ce sont les suspensions de journaux, les arrestations, l'état de siège, la suspension du droit de réunion, d'as= sociation, les poursuites contre quarante représentants du peuple, dont Ledru-RoUin, Louis Blanc, Yictor Considérant, Félix Pyat, Martin-Bernard, etc. Les divisions de l'opposition, de ce qui reste de la « Montagne », favorisent la politique du prince-président, tirant parti du malaise du pays. Il jouera de la mutilation, puis du rétablissement du suffrage universel; il ne manque aucune occasion de parler « du mensonge des idées démagogiques » ; il déconsidère la représentation nationale, livrée d'ailleurs à toutes les fluctuations. « Je ne serais pas surpris, s'écrie Jules Favre avec clairvoyance, dans la séance du 24 mai 1850, qu'un jour vînt où cette assemblée serait un embarras pour certains desseins ambitieux qui se cachent mal et qu'on a devinés. » Les représentants républicains , cependant, ne croient pas à la possibilité d'un coup d'Etat. « Le l^f décembre 1851, dit Victor Hugo dans l'Histoire d'un crime, Charras haussa les épaules et déchargea ses pistolets. » Ils ne purent se montrer hommes d'action qu'une fois le coup d'Etat accompli.

Dans les quatre mois qui suivent la journée du 24 février se manifestent, par la fondation d'innombrables journaux, qu'il serait superflu de dénombrer*, toutes les idées, toutes les tendances, toutes les opinions.

Que de figures s'évoquent! La République est saluée avec une sorte d'émotion sacrée par Raspail dans le premier numéro de l'Ami du peuple : « Salut, toi qui as béni mon berceau et qui béniras ma

1. M. H. Avcncl a évalué à huit cents les journaux politiques *rccs de 1848 à 1851.

tombe; salut, culte de toute ma vie! » Et il prévoit, pour l'année suivante, une telle floraison des idées démocratiques, qu'il aura à saluer la République universelle. A la Vraie République, qui porte comme épigraphe sur sa « manchette » celte déclai-ation : « Sans la révolution sociale, il n'y a pas de vraie république, » se groupent Théophile Thoré, 1' « incorruptible Thoré », comme on appelait ce très honnête homme, ayant partagé sa vie entre la politique et l'art, sans croire qu'ils s'opposassent; Pierre Leroux, George Sand, Barbes, qui, libéré par la révolution, retrouvera, un an plus tard, la prisoa de Doullens. A la Commune de Paris, c'est Sobrier, une caractéristique physionomie d'époque, dont les inoffensifs « Montagnards», ceinturés de rouge, gardes d'honneur de la révolution, auront leur légende. Au Salut public, c'est Esquiros, qui a été l'auteur, jadis condamné, de Y Evangile du peuple. Au Peuple constituant, c est Lamennais (voir plus loin), et l'existence de son journal, brisée par le rétablissement du cautionnement, se terminera par un article fameux. Au Représentant du Peuple, c'est Proudhon (voir plus loin), « qui a jeté dans le monde, selon son expression, une négation qui a eu un retentissement immense, la négation du gouvernement et de la propriété, car tout progrès commence par une abolition, toute idée nouvelle repose sur l'insufûsance démontrée de l'ancienne ». Eugène Pelletan, le futur membre du gouvernement de la Défense nationale, alors grand ami de Lamartine, reproche, dans la Presse, h Proudhou « de tirer des coups de fusil en l'air pour attirer 1 attention ». — « Il m'a pris pour un gendelettres. » répond Proudhon, qui veut avant tout être un philosophe. Il se fait peu d'amis, caril tire, au hasard de ses polémiques, sur ceux-là mêmes qui sont ses alliés du moment, mais il est très lu, il est suivi dans tous les camps avec curio-

site. Bans \a lié publique française, à côté d'Hippolyte Castille et de Molinari, Frédéric Bastiat, défendant ses idées économiques, bataille avec lui, et c'est un duel de plume dont les reprises sont ardentes. Le P. Lacordaire, qui a jadis été le collaborateur de Lamennais à l'Avenir, en 1830, fonde VEre nouvelle, y atteste ses sentiments républicains, et, élu à l'Assemblée nationale, il siégera en eflet à l'extrême gauche, pendant quelque temps. « Le peuple, dit-il, cherche un gouvernement sincère comme lui, qui ne fasse pas de son existence une contradiction perpétuelle à ses vœux. » George Sand se multiplie, dans son apostolat pour la République et pour le socialisme auquel l'a convertie Pierre Leroux. Elle a son journal, la Cause du peuple; elle rédige les Bulletins, organes du gouvernement provisoire, ou plutôt d'une partie du gouvernement ])rovisoire, celle qui a placé Ledru-Rolliu au ministère de l'intérieur. Cabet, dans le Populaire, poursuit le rêve d'une société communiste (chacun produit selon sa capacité et consomme selon ses besoins) dont l'expérience faite dans sa colonie de l'Icarie lui causera d'amères désillusions. Sous l'inspiration de Victor Hugo paraît, en août 1848, VÉvénementf avec cette devise : « Haine à l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. » Les rédacteurs de V£vénement sont les deux fils du poète, Charles et François-Victor, Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Erdan*. En 1851, l'Événement est supprimé, ses rédacteurs sont à la Conciergerie. Vacquerie, qui va bientôt les rejoindre, reprend la publication du journal sous cetautre titre, V Avènement du peuple . « L'Evénement est mort, écrit Victor Hugo en titre de la uouvelle feuille, mort criblé d'amendes et de mois

1. Voir lo volume suivant, où se trouveront les notices relatives aux journalistes dont le rôle s'accentue après 1850.

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<3e prison, mais le drapeau n'est pas à terre... Vous remontez sur la brèche sans reprendre haleine, intrépidement, pour barrer le passage à la réaction du passé contre le présent, à la conspiration de la monarchie contre la république, pour défendre tout ce que nous voulons, tout ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanité, la pensée chrétienne, la civilisation universelle... » La carrière de V Avènement du peuple devait être courte. Lamartine a aussi son journal, le Bien public, mais quelques mois ont emporté sa popularité. Il est désillusionné et aigri; dans une autre publication, le Conseiller du peuple, il lui arrive d'être injuste pour des hommes dont naguère il a mieux respecté les convictions.

Les condamnations et les suppressions frappent de plus en plus les journaux démocratiques. La politique du président est soutenue par le Constitutionnel du docteur Véron, par Granier de Cassagnac, qui la défend aussi dans le Pouvoir; par Cucheval- Clarigny, par Burat; au Pays, par de Bonville; à l'^TitVers, par Louis Yeuillot, dont les idées se sont encore modifiées. Les partis de droite ont pour organes V Union (de Laurentie), la Gazette de France ( Lourdoneix), rO/?/«zon pu/jlit/ue (Alfred Nettement). h'Ordre (Chambolle), la Patrie (Forcade), gardent des attaches orléanistes.

Mais jusqu'au moment du coup d'État, que de feuilles éphémères, aux titres souvent étranges, ont paru, de la République de Marat au Réactionnaire, de Ch. Besselièvre, en passantpar la Raison des Travailleurs, d'E. Barrault, ['Impitoyable, de V. Letellier. les Bons Bougres, « journal poli, sociable et «anitaire », le Petit Homme rouge, la Langue de vipère, le Postillon extraordinaire, etc. Et c'est aussi, dans la période d'ébuUition qui voit naître tant d'imprimés, la pluie formidable des brochures...

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