‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 17 sur 171 · LE COMITE DE CLÉMENCE · texte numérisé non relu

LE COMITE DE CLÉMENCE

Quelques personnes ont improuvé mon numéro 3, où je me suis plu, disent-elles, à faire des rapprochements qui tendent à jeter de la défaveur sur la révolution et les patriotes : elles devraient dire sur les excès de la révolution et les patriotes d'industrie. Elles croient le numéro réfuté, et tout le monde justifié par ce seul mot : On sait bien que l'état présent n'est pas celui de la liberté; mais patience, vous serez libres un jour.

Ceux-là pensent apparemment que la liberté, comme l'enfance, a besoin de passer par les cris et les pleurs, pour arriver à l'âge mûr. Il est au contraire de la nature de la libeiUé, que, pour en jouir, il suffît de la désirer. Un peuple est libre du moment qu'il veut l'être (on se rappelle que c'est un mot de Lafayelte) ; il rentre dans la plénitude de tous ses droits, dès le 14 juillet. La liberté n'a ni vieillesse ni enfance. Elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la vigueur. Autrement ceux qui se font tuer pour la République seraient donc aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer pour des délices de paradis dont ils ne jouiront point. Quand nous aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous aussi dans trois jours, comme le croient ces paysans stupides? Nous.com-

1. Le 21 décembre, au matin, le libraire Desenno avait à sa porte la lonj;ue qiieue des acheteurs qui s'arracliaient le quatrième numéro. On le payait de la seconde muin, de la troisième main, le prix augmentait toujours, jusqu'à un louis. On le lisait dans la rue, on en sulToquait de pleurs. Le cœur de la France s'était échappé, la voix de l'humanité, l'aveugle, l'impatiente, la toute-puissante pitié, la voix dos eutraill(;s do l'homme, qui perce les murs, renverse les tours,... le cri divin qui remuera les âmes éterncllemeul : o Le Comité de clémeuce. » (MlcUELbx, Rév. fr., t. VII.)

lialtons pour défendre des biens dont elle met snrle-cliamp en possession ceux qui l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas de la déesse; voilà à quels traits je dislingue les peuples au milieu de qui elle habite.

El à quel autre signe veut-on que je reconnaisse cette liberté divine? Cette liberté, ne serait-ce qu'un vain nom? n'est-ce qu'une actrice de l'Opéra, la Candeille ou la Maillard ', promenées avec un bonnet rouge, ou bien cette statue de 46 pieds de haut que propose David? Si par la liberté vous n'entendez pas, comme moi, les principes, mais seulement un morceau de pierre, il n'y eut jamais d'idolâtrie plus slupide et si coûteuse que la nôtre.

O mes chers concitoyens! serions-nous donc avilis à ce point, que de nous prosterner devant de telles divinités? Non, la liberté, descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons. La liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice, c'est la déclaration des droits, c'est votre sublime Constitution! Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects, car, dans la déclaration des droits, il n'y a point de maison de suspicion ; il n'y a que dos maisons d'arrêt. Le soup-> çon n'a point de prisons, mais l'accusateur publie; il n'y a point de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République.

1. L' • actrice de l'Opéra > qui fîgura à la Fête de la Raisoa fut, eu réalilo, Thérésu Aubry.

Ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine! Mais y eut-il jamais plus grande l'olie? Pouvez-vous en faire périr un seul à l'échafaud, sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes, ces égoïstes, ces traînards de la Révolution, que vous enfermez, qui sont dangereux? De vos ennemis, il n'est resté parmi vous que les lâches et les malades. Les braves et les forts ont émigré. Ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée; tout le reste ne mérite pas votre colère. Cette multitude de feuillants, de rentiers, de boutiquiers, que vous incarcérez dans le duel entre la monarchie et la république, n'a ressemblé qu'à ce peuple de Rome dont Tacite peint l'indifférence, dans le combat entre Vitellius et Vespasien.

... Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes parts! Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée, et l'Europe vaincue, si vous aviez un comité de clkmence. C'est ce comité qui finirait la Révolution; car la clémence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efficace de toutes, quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appellent modéré, s'ils le veulent. Je ne rougis point de n'être pas plus enragé que Brutus; or, voici ce que Brulus écrivait : « Vous feriez mieux, mon cher Cicéron, de mettre de la vigueur à couper cours aux guerres civiles, qu'à exercer de la colère, et poursuivre vos ressentiments contre des vaincus. » On sait que Thrasybule, après s'être emparé d'Athènes, à la tête des bannis, et avoir condamné à mort ceux des Ircnle lyi'ans qui n'avaient point péri les armes à la

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main, usa d'une indulgence extrême à l'égard du reste des citoyens, et même fit proclamer une amnistie générale. Dira-t-on que Thrasybule et Brutus étaient des feuillants, de» brissotins ? Je consens ;i passer pour modéré, comme ces grands iiommes. La politique leur avait 'appris la maxime que Machiavel a professée depuis, que, lors(/ue tant de monde a trempé dans une conjuration, on l'étouffé fjlus sûrement en feignant de l'ignorer, qu'en cherchant tous les complices. C'est cette politique, "autant que sa boulé, son humanité, qui inspira à Antonio ces belles paroles aux magistrats qui le pressaient de poursuivie et de punir tous les citoyens qui avaient eu part à la conjuration d'Altilius : « Je ne suis pas bien aise qu'on voie qu'il y a tant de personnes qui ne m'aiment pas. »

Tant d'exemples prouvent ce qjie je disais tout à l'heure, que la clémence, distribuée avec sagesse, est la mesure la plus révolutionnaire, la pins efficace, au lieu que la terreur n'est que le Mentor d'un jour, comme l'appelle si bien Cicéron : Timor non diuturnus magister officii.

... Il semble qu'un montagnard n'aurait point à rougir de proposer les mêmes moyens de salut public que Brutus et Thrasybule, surtout si on considère qu'Athènes se préserva de la guerre civile pour avoir suivi le conseil de Thrasybule, et que Kome perdit sa libellé pour avoir rejeté celui de Brutus. Cependant je me garde bien de vous présenter une semblable mesure. Arrière la motion d'une amnistie! Une indulgence aveugle et générale serait contre-révolulionnaire. Du moins elle serait du plus grand danger et d'une impulitique évidente, non par la raison qu'en donne Machiavel, parce que « le prince doit verser sur les peuples le mal tout ù la fois, et le bien goulte à goutte », mais parce qu'un si grand mouvement imprimé u la ma-

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