‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 20 sur 171 · DES FÊTES NATIONALES ET DES HONNEURS PUBLICS · texte numérisé non relu

DES FÊTES NATIONALES ET DES HONNEURS PUBLICS

Les fêtes nationales et les honneurs publics partent rcmjireinle du gouveruement qui les ordonne- Dans les Liais despotiques, les honneurs publics

sont réservés à ceux qui ont mérité la faveur du prince, et par conséquent le mépris et la haine du peuple; les fêtes sont destinées à célébrer les événements agréables à la cour; il faut que le peuple se réjouisse de la naissance ou du mariage de ses lyrans; on lui jette généreusement du pain et de la viande, comme à de vils animaux; et, si des milliers d'hommes sont étouffés dans la foule, ou écrasés sous les roues des chars brillants où l'orgueil et le vice s'assoient avec l'opulence, ces fêtes n'eu sont que plus dignes de leur objet et de leurs héros.

Cependant, pour raisonner avec quelque justesse sur cet objet, il est une observation à taire, avant tout. C'est qu'il n'est guère possible que les honneurs publics soient décernés avec justice que par le peuple lui-même; ils ne doivent être que l'hommage libre de l'amour et de l'estime publique : or, ces sentiments ne peuvent être représentés. Si l'on conçoit que, dans un vaste empire, le pouvoir de faire des lois, au nom du peuple, doit être confié à des représentans, on ne conçoit pas sans doute que personne puisse estimer ou blâmer, aimer ou haïr, se réjouir ou s'afiliger pour le peuple. Les honneurs publics, ainsi que les fêles nationales, sont le luxe de la liberté : rien n'oblige le peuple à déléguer le soin de les décerner; rien n'empêche d'abandonner aux citoyens le soin d'exprimer à leur gré leur reconnaissance et leur joie. Il y a plus : entre les mains des magistrats, cette institution ne peut que dégénérer. Il est dans la nature des choses que toute corporation, comme tout individu, ait un esprit particulier, par cela seul qu'elle a une existence particulière.

Les hommes sont enclins à regarder le pouvoir qui leur est confié, comme une distinction j)crsonnelle, comme une propriété honorifique, qui les élève au-dessus du peuple. L'orgueil et l'amour de

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la domination seront toujours la maladie la plus dangereuse de tous les corps politiques qui ne sont pas la nation elle-même; ainsi Ta voulu la uature, et le chef-d'œuvre des lois est de guérir celte maladie. De là cette distance iniînie que nous apercevons souvent entre l'opinion publique et celle des fonctionnaires que le peuple même a choisis. S'il est une occasion où cette difl'éreuce doit naturellement se manifester, c'est la dispensalion des honneurs publics; parce que c'est là surtout que l'esprit de corps et l'esprit de parti peuvent particulièrement se développer. S'il est des temps où ces abus soient à craindre, ce sont sans doute les temps de révolution, où tous les préjugés, tous les intérêts et toutes les passions sont à la lois en mouvement.

L'Assemblée constituante des Français a reconnu au moins une partie de ces vérités, en décrétant formellement que les honneurs ne pourraient être décernés que deux ans au moins après la mort. Peut-être aurait-elle dû reconnaître encore que ce jugement solennel ne pouvait appartenir au corps législatif ni à aucune autorité déléguée; que la postérité, ou la nation seule, est juge compétent et souverain de ceux qui l'ont bieu ou mal servie; que l'opinion publique ne peut être représentée par celle d'un certain nombre d individus que leurs fonctions mêmes séparent de la foule des citoyens. Le peuple est infaillible dans cette matière; et tout antre que lui est siijet à de grandes erreurs. L'exemple même de l'As- «mblée constituante pouvait lui

résenter à cet é.,iird des leçons aussi frappantes

ic multipliées.

Peut-être l'idée (jue je viens de développer pa-

lilra-t-elle un paradoxe : la question est de savoir si elle est juste ; et sans doute un peuple dont toutes les idées en matière de gouvernement n'étaient que

des préjugés reçus sur la foi du despotisme doit se familiariser avee les vérités nouvelles. Au reste, quelle que soit l'autorité qui dispense les témoignages de la reconnaissance nationale, si elle les distribue avec partialité, elle déprave les mœurs et l'opinion; si elle les prodigue, elle use ce ressort utile de l'esprit public.

Si je voulais examiner l'usage qu'en a fait l'Assemblée constituante elle-même, je dirais peut-être qu'elle les a trop prodigués, et qu'elle a donné à ses successeurs plus d'un exemple ridicule ou dangereux. Et, sans parler de ces compliments éternels, de ces remerciements infinis prostitués par ses présidents à des hommes nuls et quelquefois à des actions anticiviques; sans parler de ces mentions honorables, plus dignes des académies auxquelles elle emprunta cette formule, que convenables à la raison et à la gravité du corps législatif, j'oserais porter mes regards sur les premiers personnages auxquels elle ouvrit les portes du temple consacré aux grands hommes. Je ne craindrai pas au moins de dire tout haut que les vertus utiles au bonheur des hommes doivent seules prétendre à ces honneurs presque divins ; qu'au moins le législateur qui pense que les talents seuls peuvent les remplacer, donne au peuple qu'il doit instituer la plus funeste leçon d'immoralité et de corruption; qu'il renverse de ses propres mains la base sacrée sur laquelle repose l'édifice de la liberté; qu'il avilit en même temps et les signes les plus honorables de l'estime publique, et la patrie, el lui-même. Pour moi, je pense que celui que Caton eût chassé du Sénat, malgré ses talents littéraires et quelques écrits utiles, pour son caractère immoral et pour une multitude d'ouvrages funestes aux bonnes mœurs; je pense que l'homme à qui, malgré son éloquence tant vantée, le peuple reproche une foule de décrets attentatoires à sa

liberté, ne devaitpas reposer dans le Capitole, à côté des statues de nos dieux. O toi, ami sublime et vrai de l'humanité, toi que persécutèrentrenvie, l'intrigue et le despotisme, immortel Jean-Jacques, c'est à toi que cet hommage était dû : ta cendre modeste ne repose point dans ce superbe monument, et je rends grâce à Tamitié qui voulut la conserver dans l'asile paisible de l'innocence et de la nature. C'est là que nous irons quelquefois répandre des fleurs sur ta tombe sacrée, et que la mémoire d'un homme vertueux nous consolera des crimes de la tyrannie.

{Le Défenseur de la Constitution, n^ 4t)

ANDRE GHENIER

Quand, le 7 thermidor an II, André Chénier, en compagnie de son ami Roucher, monta sur l'échafaud, c'était une grande âme de poète qui disparaissait. Mais, dans la terrible lutte, c'était l'écrivain politique, qui avait été un journaliste passionné, qu'atteignait le tribunal révolutionnaire. Bien avant le 10 août, il avait attesté, dans ses articles du Journal de Paris, une haine vigoureuse contre les hommes de la Révolution. « Il ne faudrait pas se représenter, a dit M. Aulard, André Chénier comme un mouton bêlant mené à la boucherie. » Demeuré monarchiste, même après la chute de la monarchie, frémissant de colère, englobant, avec injustice parfois, dans ses jugements violents tous ceux qui bâtissaient un nouvel état de choses, il avait combattu ardemment, avec autant de talent que de courage, d'ailleurs, mais avec toute la force de ses préventions, les aspirations nationales, jusqu'en ce qu'elles avaient de plus profond. 11 s'était plu à de constantes [)rovocations de l'opinion.

Au demeurant, dans celte œuvre d'opposition il apparaît comme un grand journaliste, bien qu'intermittent. Dans ses papiers, on trouva un fragment intitulé Sur luimême, qui dit ses sentiments et ses idées : il déclare être « du petit nombre d'hommes qui n'ont renoncé ni à leur raison ni à leur conscience ». C'est parmi ces hommes-lù qu'il se range, et le fond et la fornje ont une égale énergie : « Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice; dans ces temps de démence ils osèrent exatniner; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée ; ils ne cachèrent pas

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lear haine des bourreaux, qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient plus, car il ne leur en coûtait que des crimes, et un nommé A. C. fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avidité, ni lu crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins, à toucher des mains souillées de meurtres et -asseoir à la table où l'on but le sang des hommes. » Au Journal de Paris collaboraient Boucher, François de l'auge, Lacretelle jeune, Dupont de Nemours, Chéron, Théodore Lameth, engagés, notamment dans les « Suppléments » du journal, en de véhémentes polémiques. Après le 10 août, les presses du Journal de Paris furent brisées.

Voici une partie d'un des articles d'André Chénier :

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