MALHEUREUSE FRANCE
Ainsi le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque! Voilà encore une fois la cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la France et son Roi. Ce qu'elle a conquis par quarante ans de travaux et de malheurs, on le lui ôte ; ce qu'elle a repoussé de toute la puissance de sa volonté, de toute l'énergie de ses vœux, on le lui impose violemment.
Et quels conseils perfides ont pu égarer ainsi la sagesse de Charles X, et le jeter, à cet âge où le repos autour de soi est la première condition do bonheur, dans une nouvelle carrière de discordes? Et pourquoi? Qu'avons-nous fait pour que notre Roi se sépare ainsi de nous? Jamais peuple fut-il plus soumis à ses lois ? Ou l'autorité royale a-t-elle reçu la moindre atteinte, la justice quelque obstacle ? La religion n'est-elle pas toujours entourée de nos respects ?
Il y a un an, à cette même époque, Charles X alla visiter ses provinces du Nord; nous invoquons son souvenir : par quels témoignages d'amour et de reconnaissance il fut accueilli ! Cette touchante image d'un père environné de ses enfants devint alors une heureuse réalité : aujourd'hui il trouverait encore partout des sujets fidèles, mais partout affligés d'une défiance imméritée.
Ce qui faisait surtout la gloire de ce règne, ce qui avait rallié autour du trône le cœur de tous les Français, c'était la modération dans l'exercice du pouvoir. La modération! Aujourd'hui elle devient impossible. Ceux qui gouvernent maintenant les
affaires voudraient être modérés qu'ils ne le pourraient. Les haines que leurs noms réveillent daos tous les esprits sont trop profondes pour n'èlre pas rendues. Redoutés de la France, ils lui deviendront redoutables. Peut-être dans les premiers jours voudront-ils bégayer les mots de Charte ek de liberté; leur maladresse à dire ces mots les trahira : ou n'y verra que le langage de la peur ou de l'hypocrisie. Quelle liberté, grands dieux! que de la liberté à leur manière! Quelle égalité que celle qui nous viendrait d'eux!
Que feront-ils cependant? Iront-ils chercher an appui dans la force des baïonnettes? Les baïonnettes aujourd'hui sont intelligentes, elles connaissent et respectent la loi. Incapables de régner trois semaines avec la liberté de la presse, vont- ils nous la retirer? Ils ne le pourraient qu'en violant la loi consentie par les trois pouvoirs, c'est-à-dire en se mettant hors la loi du pays. Vout-ils déchirer cette Charte qui fait l'immortalit-é de Louis XVIII et la puissance de son successeur? Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant une autorité contre laquelle viendraient se briser tous les efforts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi : il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'ua ministre. Avec les taxes illégales naîtrait un Hainp» den' pour les briser, ilampden! P'aut-il encore que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre? Malheureuse France! Malheureux Roi!
[Journal des Débats, 10 avril 1829.)
1. John Hampdea (139i-t6i3) lutta avec (énergie contre les illégalitûd du gouvernement do Charles I*' d'Angleterre.
HENRI DE LATOUGHE
Une figure littéraire curieuse, qui évoque du sérieux et de la fantaisie, de la piété littéraire et le goût singulier ■des mystifications. Si le titre d'honneur de Henri de Latouche est d'avoir, en 1819, publié l'Œuvre d'André Gliénier, il se plut à des pastiches, à la fabrication de correspondances imaginaires comme celles du pape Clément XIV et du comédien Carlin, à des imitations d Hoffimann, données comme des découvertes douvrages inédits. Au demeurant, d'universelles curiosités, sans qu'aucun de ses livres ait vraiment survécu. Mais il ne s'agit ici que du journaliste, et ce qui rappelle le journaliste, c'est l'ancien Figaro des dernières années de la Restauration, faisant au gouvernement la guerre par l'esprit, lui décochant incessamment des flèches acérées. Auprès de lui se groupaient Nestor Koqueplan, Victor Bohain, Jules Janin, Gozlan, Alphonse Karr. Le Figaro resta journal d'opposition jusqu'à 1835, époque où il passa en d'autres mains. — Henri de Latouche se trouva faciliter les débuts de plus d'un écrivain qui devait devenir célèbre : ainsi accueillit-il George Sand, faisant ses premières armes littéraires en compagnie de Jules Sandeau.
Un numéro du Figaro de la Restauration fut fameux, celui du 10 avril 1829, au lendemain do la constitution du ministère Polignac, véritable défi à l'opinion. Le Figaro parut encadré de noir. Ses mordantes attaques prenaient la forme de prétendues informations. Toute la rédaction du Figaro avait contribué à cette manière de pamphlet, qui fut saisi et valut au gérant, A'ictor Bohain, une condamnation à six mois de prison.