‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 57 sur 171 · POLICHINELLE · texte numérisé non relu

POLICHINELLE

Polichinelle est un de ces personnages tout ea ëchors de la vie privée, qu'on ne peut juger que par leur extérieur, et sur lesquels on se compose par eooséquent des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité do leurs habitudes domestiques. C'est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichjnelle. Il n'y a point de {grandeur humaine qui n'ait ses compensations. Depuis que je connais Polichinelle, comme tout le flBOnde le connaît, pour l'avoir rencontré souvent sur ia voie publique dans sa maison portative, je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connaître mieux, mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m'ont en)pèché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées

1. M. Lainn, membre du Corps législatif, avait, en 18t3, exprimé l»'s va-ux du pays en faveur de la paix. On sait avec qiiclli- violeoci' il fut apostroph»'- par Napoléon à cetlt; occiisiou. l'n-sidf-nt du Corps législatif a la Uestiiuration, retiré h Bordeaux pendant les Cent Jours, il fut, en 1816, ministre d<.- Tiotériour.où il lutta contre Icsexcessivcs prétentions des « ultras ». En d'aulrc-s occasions, il attesta un certain Iilx-ralismc. Il mourut, en lS:i"i. rn.riibre de la Ch;imbr« des Pairs et de l'Académie franraifie. — M, de Marlij;nnc, âpre» avoir été un de ce» « ultras >, montra dans son ministère, de 1838 à 183^, plus de modêraliun.

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que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en conçois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisserait au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité, que d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y aurait à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le voulait! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques. Il est quinteux, fantasque, ombrageux. Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l'espèce, qui Ta d'abord rendu hostile envers ses semblables, et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue, et il se joue de là des vaines curiosités de la foule qui le poursuivrait sans le trouver, derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu Tenvers du tapis de Polichinelle.

L'ignorance où nous sommes des faits intimes do la vie de Polichinelle était une des conditions nécessaires de la suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron ridée qu'un système de croyances ne d-urait guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire.

Polichinelle, logicien comme il l'est toujours, n'a

LA. SECONDE RESTAURATION IGl

jamais louché à la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce u'est que sur la foi de la traditiou et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés et les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisammont, une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle ■d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les tètes du peuple, et personne ne voudrait le voir k une autre place, tant celle-là. est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur. Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une colonne, il sait trop comment on en tombe; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au rez-dechaussée comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé serait à peine quelque chose de plus qu'un homme; il ne serait qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave, qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli, et qu'on no connait aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama et celui de Polichinelle.

Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps, consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d'Isis; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres ; et il y a plus de rapport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talisjuans qui perdent toute leur vertu quand on ca

livre le mot. Polichinelle palpable aux sens de l'homme comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Déburau, n'aurait peut-être été qu'un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y était pas, je voudrais bien savoir où elle est.

Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au nom de Polichinelle, il ne suffisait pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée, l'aventureuse témérité d'Alexandre, la force de volonté de Napoléon et l'universalité de M. Jacotot. Il fallait être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot, c'est-à-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutespuissantes qui n'ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. Il fallait avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les cœurs, l'accent qui parvient à l'âme, le geste qui lie et le regard qui fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. Ou l'aurait reconnu sans que je l'eusse nommé.

Polichinelle est invulnérable, et l'invulnérabilité des héros de l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle, dont on n'a jamais vu les talons? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le

bourreau et emporté par le diable, reparaît infailliblement, un quart d'heure après, dans sa cage dramatique, aussi t'risque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu'amourettes clandestines et qu'espiègleries grivoises. « Polichinelle est mort. Vive Polichinelle! » C'est ce phénomène qui a donné l'idée de la légitimité. Montesquieu l'aurait dit s'il l'avait su. On ne peut pas tout savoir. Ce n'est pas tout : Polichinelle possède la véritable pierre philosophale, ou, ce qui est plus commode encore dans la manipulation, l'infaillible denier du juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de traîner à sa suite un long cortège de financiers, et de mander à travers les royaumes ses courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle exerce une puissance d'attraction qui agit sur les menus métaux comme la parole d'un ministre sur le vote d'un fonctionnaire public , puissance avouée, réciproque, solidaire, synallagmatique, amiable, désarmée de réquisitions, de sommations, d'exécutions et de moyens coercitifs, à laquelle les contribuables se soumettent d'eux-mêmes et sans réclamer, ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget depuis que le système représentatif est en vigueur, et ce qui ne se verra peut-être jamais, car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait plaisir à s'inscrire, au moins une fois en sa vie, parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L'ex-capitaliste ruiné par une banqueroute, le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le pauvre qui n'a ni feu ni lieu, philosophe, artiste ou poète, garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut, sans être demandée, sur les humbles parvis de son palais de bois! C'esj que les nations tributaires n'ont jamais été una-

nimes qu'une fois sur la légalité du pouvoir, et c'était en faveur de Polichinelle; mais Polichinelleétait lexpression d'une haute pensée, d'une puissante nécessité sociale, et tout homme d'Etat qui ne comprendra pas ce mystère, je le prouverai quand on voudra, est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle!

ETIENNE BEQUET

Une courte nouvelle, Marie ou le Mouchoir bleu, paru© dans la Revue de Paris, a fait survivre le nom d'Etienne Béquet Mais il fut, de 1825 à 1835, un des collaborateurs les plus assidus du Journal des Débats. Il ne se bornait pas au feuilleton dramatique, dans lequel il avait précédé Jules Janin; il y écrivait aussi des articles politiques. L'un de ceux-ci, aussitôt après l'avènement du ministère Polignac, en août 1829, eut un retentissement considérable. Le journal fut poursuivi. Béquet se déclaTa l'auteur des lignes incriminées.

En littérature, il était l'adversaire du romantisme, et il avait la dent dure. Les « mots » de Béquet couraient d'ailleurs Paris. Son esprit lui servait à pallier un goût déterminé — M"* Mars, qui avait de l'amitié pour lui, l'appelait son vice — pour 1<ïs vins généreux. Cette anecdote fut célèbre. Le jour même de la mort d'un de ses proches parents, Béquet était attablé devant une bouteille de Champagne. Un ami qui était venu lui apporter ses consolations ne kiissa pas que d'être surpris. « Comment, lui dit-il, vous buvez, même aujourdhui! — Pourquoi pas, mon cher? répondit Béquet; le Champagne est de deuil! »

Usé prématurément, n'ayant pas quarante ans et sémillant un vieillard, il se redressait tout à coup iiour lancer une mordante anecdote ou conter quchpie piquant «ouvenir. « On eût dit, au témoignage d'Adolphe Uacot, on eût dit un livre perdu de M. le duc de Saint-Simon. »

Béquet fut un de cc« écrivains qui n'eurent pas le temps de donner toute leur mesure. Il mourut dans la maiitOD de santé du docteur Blanche.

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