LE MOUTON ENRAGE
Figurez-vous un joli mouton blanc, frisé, lavé chaque matin, les yeux à fleur de tète, les oreilles longues, la jambe en forme de fuseau, la ganache (autrement dit la lèvre inférieure) lourde et pendante, enfin, un vrai mouton du Berri. Il marche à la tète du troupeau, il en est presque le monarque;
un pré immense sert de pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce pré contient, une certaine quantité lui est dévolue de plein droit. C'est là que pousse l'herbe la plus tendre : aussi devientil gras, c'est un plaisir! Ce que c'est, pourtant, que d'avoir un apanage!
Notre mouton a nom Robin. Dès que les petits enfants l'aperçoivent, ils crient, en courant après lui : « Ah ! Voilà Robin-Mouton! Qu'il est gentil, Robin-Mouton! » Robin n'est pas fier, il se laisse approcher facilement. Il répond aux compliments qu'on lui fait par des salutations gracieuses, il montre ses dents en signe de joie. Quelquefois même il pousse la complaisance jusqu'à bêler. Oh! C'est alors que les applaudissements éclatent! On l'entoure, on le félicite, on lui adresse mille questions : H Veux-tu que je te noue ce ruban autour du cou, mon cher Robin?... Que ta laine est belle, Robin! Est-ce qu'on va te tondre bientôt? »
Tondre Robin, bon Dieu! l'on n'aurait garde! Il défendrait sa toison iinguihus et rostro, car, malgré son air de douceur, il est méchant, quand il s'y met. Il donne dans l'occasion un coup de dents tout comme un autre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le mord, chaque fois qu'elle le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau; et, je vous le confie sous le sceau du secret, Robin-Mouton est enragé.
Ce n'est pas que sa rage soit apparente; au contraire, il cherche autant que possible à la dissimuler. Eprouve-t-il un accès? A-t-il besoin de satisfaire une mauvaise pensée? Il a bien soin de regarder auparavant si personne ne l'observe, car Robin-Mouton sait quel sort on réserve aux animaux qui sont atteints de celte maladie, il a peur des boulettes, Robin-Mouton!
Et puis, il sent sa faiblesse! Si encore il était né
bélier! Oh! Qu'il userait longuement de ses deux cornes, comme il nous ferait valoir ses prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit ! Peut-être même serait-il capable de déclarer la guerre au troupeau voisin. Mais, hélas! il est d'une famille q»i n'aime pas beaucoup à se battre, et, quelles que soient les velléités de conquêtes qui le chatouillent, il se ressouvient avec amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines.
Cette idée fatale le désespère. Console-toi, Robin, tu n'as pas à te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et commode? Qu'as-tu à faire du matin au soir? Rien. Tu bois, tu manges et tu dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindres caprices, ils sautent à ta volonté. Que demandes-tu donc? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale ! Repousse ces vastes idées de génie qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète, ainsi qu'ont végété tes pères. Le ciel t'a ccéé mouton, meurs mouton. Je te le déclare avec franchise : tu ne laisserais pas que d'être un charmant quadrupède... si, in petto, tu n'étais pas enragé.