PROTESTATIONS DES JOURNALISTES CONTRE LES ORDONNANCES
On a souvent annoncé, depuis six mois, que les lois seraient violées, qu'un coup d'Etat seraitfrappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant, le Moniteur a publié enfin ces méiorables ordonnances, qui sont la plus éclatante
olation des lois. Le régime légal est donc inler-
)mpu; celui de la force est commencé.
Dans la situation où nous sommes placés, l'obéissance cesse d'êlre un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux : ils doivent donner, les premiers, l'exemple de la
résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du caractère de la loi.
Les raisons sur lesquelles ils s'appuient sont telles qu'il suffit de les énoncer.
Les matières qui règlent les ordonnances publiées aujourd'hui sont de celles sur lesquelles l'autorité royale ne peut, d'après la charte, prononcer toute seule. La charte (art. 35) dit que l'organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois : elle ne dit pas par les ordonnances.
La couronne elle-même avait reconnu ces articles ; elle n'avait point songé à s'armer contre eux, soit d'un prétendu pouvoir constituant, soit du pouvoir faussement attribué à l'article 14.
Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger modification soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres. Lorsqu'il a fallu modifier la charte, puis établir la septennalité et le renouvellement intégral, elle a eu recours, non à elle-même, comme auteur de cette charte, mais aux Chambres.
La royauté a donc reconnu, pratiqué elle-même les articles 8 et 35 et ne s'est point arrogé à leur égard ni une autorité constituante ni une autorité dictatoriale qui n'existent nulle part.
Les tribunaux, qui ont droit d'interprétation, ont solennellement reconnu ces mêmes principes. La cour royale de Paris et plusieurs autres ont condamné les publicatcurs de l'Association bretonne comme auteurs d'outrages envers le gouvernement. Elle a considéré comme un outrage la supposition que le gouvernement pût employer l'autorité des ordonnances, là où l'autorité de la loi peut être seule admise.
Ainsi, le texte formel de la charte, la pratique suivie jusqu'ici par la couronne, les décisions des
tribnnaux, établissent qu'en matière de presse et d'organisation électorale, les lois, c'est-à-dire le roi et les Chambres, peuvent seules statuer.
Aujourd'hui donc, des ministres criminels ont violé la légalité. Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essayons de publier nos feuilles sans demander l'autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos efforts pour que, aujourd'hui, au moins, elles puissent arriver à toute la France.
Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. Mais nous pouvons supplier la Chambre, au nom de la France, de s'appuyer sur son droit évident et de résister autant qu'il sera en €lle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La charte dit (art. 30) que le roi peut dissoudre la Chambre des députés, mais il faut pour cela qu'elle ait été réunie, constituée en Chambre, qu'elle ait soutenu €nGn un système capable de provoquer la dissolulion. Mais, avant la réunion, la constitution de la Chambre, il n'y a que des élections faites. Or, nulle part la charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les ordonnances publiées aujourd'hui ne font que casser les élections : elles sont donc illégales, car elles sont une chose que la charte n'autorise pas.
Les députés élus, convoqués pour le 3 août, sont donc bien dûment élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd'hui qu'hier. La France les supplie de ne pas l'oublier. Tout ce qu'ils pourront pour faire valoir ce droit, ils le doivent.
Le gouvernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalité qui commande l'obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne : c'est à la France de juger jusqu'où doit s'étendre sa propre résistance.
Celte protestation fut signée par les gérants et rédacteurs des journaux libéraux.
Le Temps, le Globe et le National pureiit seuls paraître le 27 juillet. L'ordre de saisir leurs presses fut donné, tandis que des mandats d'amener étaient lancés contre les journalistes signataires de la protestation.
Les directeurs des journaux ne cédèrent qu'à la force. Ces opérations judiciaires furent particulièrement malaisées, pour la police, au Temps.
Voici le récit, curieux dans le fond et dans la forme, qu'en fit Baude, l'un des propriétaii*es-directeurs :
« Aujourd'hui, 27 juillet 1830, à onze heures et demie, on est venu, au nom d'ordonnances illégales, violer Thabitation d'un citoyen protégé par les lois de l'Etat. Des hommes que nous ne connaissons pas, pâles, défaits, abattus, malheureux déjà du crime qu'ils allaient commettre, ont commis un vol avec effraction. L'un d'eux, il est vrai, s'était décoré d'une écharpe de magistrat, qui ne pouvait être qu'une imposture, car un magistrat ne se présente et n'agit qu'au nom de la loi.
« ... Sept heures ont été employées parles agents de la violence à tenter par tous les moyens de pénétrer dans notre demeure. Des ouvriers ont appris à des magistrats le respect de la loi. Un d'eux, M. Pein, maître serrurier, se découvrant à la lecture d'un article du Code, a refusé de concourir à l'effraction qu'un homme revêtu d'une écharpe lui demandait. Un second, plus jeune, de l'atelier Godet, mais avec le même courage et la même simplicité, a résisté légalement à des obsessions de tout genre mises en usage pour le séduire ou l'intimider. Enfin, on n'a pu trouver dans le quartier un ouvrier qui voulût violer un domicile et se rendre complice d'un vol.
« Ou est alors allé dcm^iuder au magistrat qui a
mission spéciale de protéger la propriété, au préfet de police, les moyens d'y attenter. lia envoyé pour crocheter nos portes, qui ? Celui-là même qui a pour charge de river les fers des forçats! Digne instrument d'une semblable mission! Digne emblème du traitement que les rebelles du 26 juillet destinent uix citoyens ! »
Quelques heures plus tard, commençait la révolution des irois jours, qui emportait le trône de Charles X.
C'est sous le gouvernement de Juillet que la presse se développe et se modernise, mais aussi s'industrialise.
Après la révolution de 1830, les premières lois sur la presse sont empreintes de l'esprit libéral. Le taux du cautionnement et les droits de timbre sont .•baissés. Toutes les entraves apportées par le gouvernement de la Restauration à la publication des journaux disparaissent. Mais, dès 1831, sous le ministère de Casimir Perier, le gouvernement cherche à restreindre les libertés qu'il a accordées. On lira plus loin une protestation véhémente d'Armand Carrel à ce sujet. Les procès de presse se multiplient : on en compte quatre cent onze pour les seules annexes 18'il et 1832^ Les acquittements par Icjury sont nombreux, il est vrai, et plusieurs de ces poursuites ne laissent pas que d'être dangereuses pour le pouvoir qui les a intentées. Le» premières années du règne de Louis-Philippe sont très agitées; les émeutes et les insurrections se succèdent, la Vendée se soulève ; ce sont de graves mouvements qui éclatent à Lyon ou à Paris, suivis de répressions violentes, auxquelles répondent des attentats contre le roi. Les lois de septembre 1835, punissant de la détention et d'amendes considérables les attaques contre la personne du roi et le principe du gouvernement, rendent la presse responsable de ces atteintes à l'ordre public. Elles permettent même une juridiction exceptionnelle. Dnfaure, Dapin, La-
marline et le vieux Royer-Gollard protesteat coatre certaines dispositions de ces lois, qui peuvent déférer le journaliste, accusé de complicité d'attentat, par l'apologie de faits qualifiés crimes, à la cour des Pairs. Pour un gouvernement auquel on put si souvent reprocher d'avoir vécu dans l'équivoque, les projets de lois avaient eu une franchise brutale : « Notre loi manquerait son effet, disait le garde des sceaux Persil, si toute autre presse que la presse monarchique constitutionnelle pouvait se déployer librement après sa promulgation. Il ne peut y avoir en France de gouvernement légitime restauré ni de république : l'innovation de l'un ou de l'autre serait un crime, et un crime ne peut pas avoir d'organe armé de publicité. »
Les journaux carlistes, comme on disait alors, et les journaux républicains ne disparurent pas, cependant, s'il y eut une période où ils furent tenus à plus de prudence. L'opposition ne désarma pas, malgré les menaces, et ne cessa, de toutes les façons, de soutenir la lutte contre le gouvernement. Ou sait que la raillerie et la caricature ne furent pas, contre lui, les armes les moins redoutables. L'importance de la presse croissait par la transformation des journaux, les conditions de leur publication, l'abaissement de leur prix, l'augmentation de leur tirage. En 1836, l']raile de Girardin créait la presse à bon marché, appuyant cette conception sur les ressources de l'aniiouce. Tous les journaux changeaient leur format; VEpoque donnait au sien des proportions inusitées. Ce fut le temps de mille innovations. La chronique, se dégageant de ses tâtonnements, prenait sa forme brillante et inaugurait sa puissance. Tous les genres d'articles s'élargissaient; l'information quittait ses allures encore timides, et la création du feuilleton, publiant des romans, ne contribuait pas peu à la diflfusion du journal. La Presse, le Siècle, fondé en
1836 par Dutacq, le Constitutionnel, le Journal des Débats. 86 disputaient les romans de Balzac, d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié, etc. C'était une révolution complète dans la presse.
Après 1830, toutes les idées étaient en ébuliition. « On eût dit, a écrit Thureau-Dangin, une immense chaudière où les chimères, les croyances, les passions étaient jetées pèle-mèle, bouillonnaient et feruientaient. » A côté du mouvement politique, c'était le grand mouvement littéraire du romantisme, puis c'étaient un mouvement social et un mouvement religieux* dont l'Avenir, de Lamennais, Charles de Montalembert et Lacordaire, se fit le moniteur, rêvant un catholicisme épuré. L'Avenir, conviant le clergé à venir à la démocratie, célébrant, en un article fameux, la Pologne blessée ù mort, réclamant la liberté d'enseignement, fut un des premiers journaux poursuivis par le gouvernement de Juillet. Il l'était pour cette phrase : a Disons aux souverains : « Nous vous obéirons tant que vous obéirez vous- « mêmes à cette loi qui vous a faits ce que vous « êtes, et hors de laquelle vous n'êtes rien. » L'Avenir fut d'ailleurs acquitté.
Le mouvement de rénovation sociale du saintsiraonisme devenait aussi une sorte de religion. Enfantin et Bazard entendaient mettre en pratique l«s,idées de Claude-Henri de Saint-Simon, mort en 1825. Il s'agissait de réformes profondes devant asseoir sur de nouvelles bases la famille, la grfi^ priété, lasociétivLe Globe, rédigé parPîerre Leroux, '!• kndait les idées du saint-simouisme, qui rallia alurs nombre d'esprits ouverts à de généreuses aspi. rations. Bazard s'était voué aux réalisations selon des conceptions purement philosophiques. Entraîné
1. L«s «zagératioDS mystiques de ce mouvement oot été ootammeat eoatées par Alexandre Dumas {Mémoirts, tomes VII et VIII).
par un mysticisme singulier, Enfantin, se transformant en Messie de la doctrine, fit du saint-simonisme une Eglise, instituant des rites, des cérémonies, même un costume, qui avait été dessiné par le père de Rosa Bonheur. Félicien David composait les hymnes du culte ainsi inauguré. Un des articles de foi était l'attente d'une femme-Messie. Cependant, ces bizarreries avaient détourné d'Enfantin les hommes qui avaient été séduits par les côtés sérieux des théories saint-simoniennes. Les fervents d'Enfantin, qui s'appelait lui-même le Père, le suivaient à Ménilmontant ; la maison existe encore où se fonda cette communauté dont la devise était : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, » et où se faisait l'expérience d'une organisation du travail d'après ce principe. Le ridicule devait tuer, plus que le procès intenté en 1833 à Enfantin et à ses disciples, le saint-simonisme. Il pouvait malaisément résister au déûlé de ces apôtres dans leur tunique bleue ouverte en cœur sur le devant, avec un gilet blanc se laçant par derrière, — emblème de la fraternité, — leur pantalon rouge, le collier symbolique qui pendait sur leur poitrine. A travers ces extravagances, qui condamnèrent le saintsimonisme, bien des idées, cependant, avaient été remuées.
En même temps, les doctrines de Fourier se répandaient, basées sur la théorie de 1' « attraction passionnelle». Ainsi que, selon la loi de Newton, une force, l'attraction, assure l'harmonie des mouvements des astres, uneautreespèced'attraction devait, selon Fourier, présider à l'harmonie des volontés humaines : la passion. Il s'agissait donc d'utiliser les passions, d'assigner à chacune d'elles un rôle social. Cette philosophie aboutissait au système du groupement, de l'association, de la ruche, la part individuelle devant être en raison de l'effort du
groupe, et par là le travail apparaissait-il fécond et attrayant. Les mètues activités s'exerçaient, pour le bien général, dans des ordres différents ; celui qui commandait la veille là où il était supérieur obéissait le lendemain, dans les fonctions où il était inférieur : ainsi n'y avait-il plus de raisons de jalousies et de haines entre les hommes. L'expérience du « phalanstère», dont Champfleury devait faire, plus tard, dans sa comédie de l'Apôtre, une assez violente satire, ne réussit pas cependant. Les vues originales, mêlées d'utopies, de Fourier étaient exposées dans la Phalange. Après la mort de Fourier, Victor Considérant, fondateur de la Démocratie pacifique, devint le chef de l'école fouriériste; il en avait dégagé des conceptions économiques véritablement discutables.
Les bonapartistes, après 1830, avaient eu un journal, la Révolution, qui ne dura que peu de temps. En 1840, après les tentatives de Strasbourg et de Boulogne, un autre journal, le Capitale, reprenait, dans un intérêt plus direct, l'apologie des idées napoléoniennes. Les publications révolutionnaires, organes des sociétés secrètes, qui furent nombreuses, malgré la lutte de la police contre elles, ne pouvaient être que clandestines. Eu dépit d'une étroite surveillance, le Moniteur républicain se glissait dans les milieux où il avait intérêt à se faire lire.
« Louis-Philippe a bien des sujets... d'alarmes, » disait un petit journal satirique, les Cancans, rédigé par Bérard, qui, dès le début du règne, attaquait, souvent avec un esprit mordant, toujours avec violence, le roi et son gouTeroement*. On ne saurait
I. L'uo des plos piqoaots articUs de Bérard eat celui ob, «oos la rubrique • th^Atrea •. il parla do chacun dot mcmbrea de la troup« qui TÏeot da prendro l'ontrapriso • du TiicMrfl de la Cour •, le ■ pire noble «,14 • duègne ■,le« Jeune premier •, etc. 11 t'agissait, en de transparentes allaaions. de la famille royale.
oublier, dans cette rapide revue, le rôle du pamphlet et de la caricature. Il en sera question plus loin, à propos du Charivari. Du côté de l'opposition légitimiste, c'était, pendantlapremière période du régime, la Mode qui lançait les traits les plus acérés.
Sous tous ses aspects, la puissance de la presse est célébrée alors, avec cette abondance qui le caractérise, par Jules Janine « Que le journal brise et renverse, qu'il nous pousse chaque jour de chan. gement en changement, qu'il soit le grand agitateur des sociétés modernes, qu'il excite des tempêtes et des batailles, qu'il épouvante les rois sur leur trône et les bourgeois dans leur maison, qu'il s'attaque en furieux, à coups d'épingle, à coups de poignard, à la gloire acquise, aux services rendus, à toutes les supériorités, la chose est vraie. Mais si vous êtes justes, vous reconnaîtrez que ces attaques font croire qu'au fond de ces colères il y a de la célébrité pour ceux qui la méritent, qu'au fond de ces injures il y a de l'équité et du respect, et, si vous comptez les morts dans ce vaste champ de bataille des faits et des opinions, vous trouverez que ceux qui sont véritablement blessés ou morts n'avaient pas vingtquatre heures à vivre, et que la presse leur a fait bien de l'honneur en les empêchant de mourir dans leur lit. »
C'est une grande époque pour la presse que celle qui compte dans la politique, avec la diversité de leurs opinions, Armand Carrel, Armand Marrast, Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Etienne Arago, Raspail, Cormenin, Taxile Delord, Louis Jourdan, Flocon, Littré, Baslide, dans l'opposition libérale; deGenoude, Nettement, deBroan, Laurentie, Léonce de Lavergne, dans l'opposition légitimiste; Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, Cuvillier-Fleury, au