‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 71 sur 171 · LE THEATRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE THEATRE-FRANÇAIS

En lisant sur l'affiche : « les comédiens ordinaires du roi, » on se prend à sourire de ce litre honoraire, reste insignifiant d'une civilisation p;issée. Non! ils ne sont pas comédiens du roi, car ils sont électeurs, jurés, on les enterre même à l'église comme d'autres. Quand ils étaient comédiens du roi, on disait la Molière, la Gaussin; maintenant c'est M'i** Mante, Mhi« Meiijaud. Quand ils étaient coraédieus du roi, ils étaient infâmes, marqués au front

comme des Bohèmes, ils changeaient de nom, ils dînaient chez les grands seigneurs, prêtaient leurs femmes aux grands seigneurs, changeaient de femmes avec eux; maintenant ils sont rangés, maries; ils ont des noms de l'araille, s'appellent comme leurs pères, et baptisent leurs enfants; non! ils ne sont plus comédiens du roi.

Le l'héàtre-Français est un monument national; et la question de savoir si le Théâtre-Français doit être subventionné du gouvernement est résolue par l'exemple de tous les temps. Il faut un sanctuaire immuable auquel l'art dramatique puisse confier sûrement ses chefs-d'œuvre. Il faut un lieu dépositaire <les richesses de la langue française; par conséquent une subvention large, un secours généreux et tout à fait libéral. Tous les gouvernements que la Comédie française a vus se succéder si diversement se sont accordés à la soutenir. Louis XIV, lorsque la Comédie française n'avait que trente livres de loyers et de pensions à payer par jour, lui fit un don de douze mille livres de rente pour subvenir précisément à couvrir ces trente livres de frais par jour. Du temps de Voltaire, dont le» tragédies nouvelles, jouées par Lekain, Clairon, Duniesnil et les autres comédiens fameux, attiraient chaque soir la foule au théâtre, eh bien! le roi donnait cinquante-cinq mille francs de pure libéralité, et les loges du roi et de la cour rapportaient plus de deux cent mille francs par an ; et les seigneurs npurrissaient les acteurs, leur fournissaient jusqu'aux habits à paillettes, ce qui fait que depuis on a toujours joué les pièces de Molière avec les costumes de Louis XV. Enfin, pendant les troubles révoIulionnairoM, la Commune de Paris envoyait à la Con:édie française, faute d'argent, du hoi». de la toile, de l'huile. Prieur, de la Côte-d'Or, lui lit porter des assignats à pleines brouettes.

L'empereur lui destinait quatre cent mille francs sur sa cassette. La Restauration fut plus économe; les idées religieuses et l'obscurantisme qui présidaient au conseil du dernier roi devaient nécessairement nuire au Théàlre-Français. M. de Corbières répondit à un des semainiers qui criait au secours pour la pauvi-e société : « Eh ! mon Dieu, faites ce que vous voudrez, dansez sur la corde, faites venir des chevaux sur votre théâtre, gagnez de largent comme vous pourrez. Qu'avons-nous besoin de théâtres? Nos vieux chefs-d'œuvre sont imprimés, ils se conserveront bien sans vous! Les autres, ou u'en fera plus! Il n'y a pas de mal à cela. » . On sait qu'alors trop d'allusions étaient à saisir contre la cour dans les chefs-d'œuvre de la scène française, et que Tartuffe et le Mariage de Figaro la blessaient encore de leur vieille actualité. On sait que les acteurs, avec leur titre de comédiens du roi, avaient repris leur infamie sous un gouvernement aubsi catholique, et que Talma, à son lit de mort, devant l'intolérance des nouveaux venus, préoccupé de l'anathème, en 1826, avait sur sa table je livre du baron Deuain de Cuvellier, le Clergé et les Comédiens, ouvert à la page où il était question des honneurs rendus à un comédien mort au seizième siècle par ordonnance même de Louis XIL La révolution de Juillet devait faire espérer un sort plus heureux aux sociétaires. Point. On augmente le nombre des théâtres, et l'on diminue la subvention de la Comédie française. Elle réclame, on lui répond que, sous un régime de liberté, elle doitperdre sesprivilèges, se soumettre, comme toute autre entreprise commerciale, aux chances aléatoires de la concurrence, qu'elle attirera le public en lui donnant les meilleures pièces au meilleur marché possible, qu'elle est libre enûn ; et néanmoins ou lui impose un commissaire royal.

A d'aulres que nous de souhailcr la moindre culrave à la liberté dramatique, et d'évoquer ici les décrets de restricliou; il faut que tout le monde rive. A d'aulres aussi de réprouver le commissariat noblement et habilement exercé par M. Taylor.

Mais sortons un peu du dilemme : le 1 héâlre- Français csl-il une société particulière qui gère à ses risques et périls ? Alors pourquoi l'intervention de la royauté, par son commissaire, dans la chose privée? C'est donc chose publique? Sans doute; car une nation n'a pas que des besoins matériels, des intérêts de coton et d indigo, elle a aussi des besoins moraux qu'il faut impérieusement satisfaire.

La révolution de Juillet devait être favorable à la

Comédie française. Cependant, après les glorieuses

:iruées, la salle est déserte, la caisse est vide, les

'aiédiens sont réduits aux abois. La famine et la

inqueroule sont à leurs perles, et pas un secours

1 gouvernement! Et, dans toute cette France si

lellîgeute, dans ce pays civilisé par excellence,

ms Paris, la ville des arts et la ville riche, pas une

iiin française qui s'ouvre, et ce sera un homme du

ord, un enfant de la Russie, qui viendra en aide à

I Comédie française; c'est }sl. le comte Paul Denii-

: jff. qui, sans intérêt, prêtera généreusement cin-

lante mille francs ù la Comédie française! VA cela

I septembre 1830, au moment où il n'y aura plus

wi subvention, ni commissaire royal, ni maison du

roi. Honneur à M. Paul Demidolf!

Avec ce secours inattendu, les comédiens ont payé leurs pensions arriérées aux vieux acteurs retirés et blanchis dans le service, aux employés qui se )Dt cassé bras ou jambes dans les machines du Itéàtre. Ainsi NL Demidolf a rendu l'existence à quatre ou cinq cents personnes, qui ne vivent maintenant que du théâtre, parce que le ihéàlro a vécu i'eux. Il faut rendre justice au désiutércasemcnt

infatigable des sociétaires dont les parts sont nulles, OU presque nulles, puisqu'il y a peu ou point de bénéfices et qui s'imposent chaque jour de nouvelles charges pour maintenir la société dans l'état où ils l'ont trouvée. C'est une grande maison qui se ruine, mais qui ne déroge pas et garde encore des habitudes digues d'elle. C'est encore le seul théâtre où les auteurs aient le moins à se plaindre, et du cabotinage des comédiens et des roueries du directeur; là, chacun ses droits, chacun à son tour! C'est surtout le seul théâtre où vous puissiez entrer sans un mouchoir au nez, et d'où vous puissiez sortir sans toiles d'araignées aux vêtements ; le seul où l'on n'ait pas à craindre le guet-apens des trappes, l'obscurité des escaliers, l'angle des corridors, l'insolence des garçons. On y voit clair, on s'y chauffe, on ne tombe pas dans des abîmes sans fond.

[Les Cent et un, 1835.)

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