‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 8 sur 171 · LA LIBERTE DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA LIBERTE DE LA PRESSE

Il est donc vrai que, loin d'affranchir la nation, on ne cherche qu'à river ses fers! que c'est eu face de la nation assemblée qu'on ose produire ces décrets auliques où l'on attente ù ses droits les plus sacrés et que, joignant l'insulte à la dérision, on a l'incrovable impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et d'iniquité comme un provisoire utile à ses intérêts. Il est heureux qu'on ne puisse imputer au monarque ces prescriptions que les circonstances rendent encore plus ciùminelles. Personne n'ignore aujourd'hui que les arrêts du conseil sont des faux éternels, où les ministres se permettent d'apposer le nom du roi : on ne prend même pas la peine de déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai que nous en sommes au point où les formes les plus despotiques marchent aussi rondement qu'une administration légale!

Vingt-cinq raillions de voix réclament la liberté de la presse; la nation et le roi demandent unanimement le concours de toutes les lumières. Eh bien ! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel; c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolé-

rance illusoire et perfide, un ministère soi-disant populaire ose effrontément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge et traiter comme un objet de contrebande l'indispensable exportation de la vérité!

Quels sont les papiers publics que l'on autorise? Tous ceux avec lesquels on se flatte d'égarer l'opinion : coupables lorsqu'ils parlent, plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est l'effet de la complaisance la plus servile et la plus criminelle. S'il était nécessaire de citer des faits, je ue serais embarrassé que du choix.

J'ai regardé, messieurs, comme le devoir essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé celui de vous prémunir contre ces coupables manœuvres : on doit voir que leur règne est fini, qu'il est temps de prendre une autre allure; ou, s'il est vrai que l'on n'ait assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas, du moins, en affectant de vouloir le régénérer! que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrous alors si nous devons nous raidir ou nous envelopper la tète!

{Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, 10 mai 1789.)

Par contre, les appréciations qui suivent la séance du 23 juin 178y, où Mirabeau prononça les paroles auxquelles la légende ii donné cette forme définitive : « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté nationale, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes, » ces appréciations sont d'un ton mesuré et réfléchi :

La journée du 23 juin a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une impression dont je crains les suites. Où les représentants de la Nation n'ont vu

qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu l'occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires. Sa confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne sait, d'ailleurs, comment les alarmes se propagent, comment la vérité même, dénaturée par les ci-aintes exagérées, par les échos d'une grande ville, empoisonnée par suite des passions, peut occasionner une fermentation violente qui, dans les circouslances actuelles et la crise de la misère publique, serait une calamité ajoutée à une calamité! Le mouvement de Versailles et bientôt le mouvement de Paris, l'agitation de la capitale, se communique aux provinces voisines, et chaque commotion, s"élendant à un cercle plus vaste de proche en proche, produit enfin une agitation universelle. Telle est l'image faible, mais vraie, des mouvements populaires, et je n'ai pas besoin de prouver que les derniers événements, dénatures par la crainte, interprétés par la défiance, accompagnés de toutes les rumeurs publiques, risquent d'égarer l'imagination du peuple déjà préparée aux impressions sinistres par une situation vraiment détestable.

Quand on se rappelle les désastres occasionnés dans la capitale par une cause infiniment disproporlioDoée à ses suites cruelles, tant de scèrtes où le sang des citoyens a coulé par le fer des soldats et le glaive des bourreaux, on sent la néceàsilé de prévenir de nouveaux excès de frénésie et de vengeance, car les agitations, les tumultes, les excès, ne servent que les ennemis de la liberté. Je considère tous les bons effets d'une marche lerme, sage et tranquille : c'est par elle seule qu'on peut se rendre les événements favorables, qu'on profite des fautes de ses adversaires pour le triomphe du bon droit; au lieu que, jetés peut-être hors de mesures sages,

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les représentants de la nation ne seraient plus les maîtres de leurs mouvements; ils verraient d'un jour à l'autre les progrès d'un mal qu'ils ne pourraient plus arrêter, et ils seraient réduits au plus grand des malheurs, celui de n'avoir plus que le choix des fautes.

Les délégués de la nation ont pour eux la souveraine des événements : la nécessité, qui les pousse au but salutaire qu'ils se sont proposé; elle soumettra tout par sa propre force, mais sa force est dans sa raison. Rien ne lui est plus étranger que les tumultes, les cris du désordre, les agitations sans objet et sans règle. La raison veut vaincre par ses propres armes; tous ces auxiliaires séditieux sont ses plus grands ennemis. A qui, dans ce moment, convient-il mieux qu'aux députés de France d'éclairer, de calmer, de sauver le peuple des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle furieux?

[Quatorzième lettre de Mirabeau à ses commettants.)

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