‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 80 sur 171 · A.NT OLOGIE DU JOL'RNALISME · texte numérisé non relu

A.NT OLOGIE DU JOL'RNALISME

le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu*on adopte un monde de conventions et qu'on ne s'adresse qu'a lui. On est insensiblement poussé à la forme, à Tapparence; de si près et entre gens si experts, nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on applaudit à tout; chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable noteriiit d'un triple crayon, les faux brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence semblerait une condamnât tion; on prend les devants parla louange. C'est étonnant devient synonyme de c'est beau; quand on diho, il est bien entendu qu'on a dit ah! tout comme dans le vocabulaire de M. de Talleyrand. Au milieu de cette admiration haletante et inoculée, l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'œuvre ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux vraies beautés et dont il faut, en définitive, remporter le suffrage.

Quant au génie, pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le prend au cœur, où une douleur sublime Taiguillonne, il se défait aisément de ces coquetteries frivoles et brise, en se relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ou-

vrent amoureusement aux influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse et vivent de confiance crédule, d'illusions et de caresses. Tous ceux-là peuvent, avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poètes.

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