‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 82 sur 171 · CONTRE LES ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

CONTRE LES ROMANTIQUES

La subvention du Théâtre-Français est portée au budget de l'Etat pour deux cent raille francs. Cette somme est considérable; mais si l'on réflécliit à l'influence que ce théâtre peut exercer, dans l'intérêt de la société, sur le goût, sur les mœurs, sur la bonne direction de la littérature dramatique, l'allocation ne paraîtra pas exagérée. Le Théâtre-Français,

enrichi de tant de chefs-d'œuvre qui ont contribué aux progrès de notre civilisation, est, comme le Musée, un monument national qui ne doit être ni abandonne ni dégradé. De la hauteur où l'a élevé !e génie de nos grands écrivains, il ne doit pas descendre à ces exhibitions grotesques et immorales qui sont la honte de notre époque, alarment la pudeur publique et portent une atteinte mortelle à la société. Il n'y a plus de frein à la dépravation de la scène, à l'oubli de toute morale et de toute bien, séance : le viol, l'adultère, l'inceste, le crime, enfin, dans ses formes les plus dégoûtantes, voilà les éléments de la poétique de celte misérable école dramatique qui, digne de tous les mépris, s'avise de mépriser les maîtres de l'art, prend un infernal plaisir à flétrir tous les sentiments généreux, à répandre la corruption dans le peuple et nous expose aux dédains de l'étranger.

Ce n'est point pour encourager un système pernicieux que le trésor public est mis à contribution... La somme de deux cent raille francs n'est accordée au Théâtre-Français qu'îi condition qu'il restera pur de toute souillure, que les artistes recomraandables de ce théâtre ne s'aviliront pas en donnant l'appui de leur talent à ces ouvrages indignes de la scène nationale, ouvrages dont la funeste tendance devrait exercer la sollicitude du gouvernement, car il est responsable de la morale publique comme de l'exécution des lois. Eh bien, qui le croirait? Dans le moment même, on s'occupe à faire passer les principaux acteurs de la Porte Saint-Martin au Théâtre- Français et d'y naturaliser les absurdes et fangeux mélodrames destinés à remplacer les chefs-d'œuvre dramatiques qui sont une partie si importante de notre littérature. Un esprit de vertige semble planer sur ce malheureux théâtre. La représcnlatioa d'Anêonj est ofiiciellcment annoncée par le Moniteur

pour demain, Antony, l'ouvrage le plws hardiment obscène qui ait paru en ces temps d'obscénité. Nous allons donc voir sur le théâtre de Corneille, de Racine, de Molière et de Voltaire, nous allons donc voir une femme jetée dans une alcôve, un mouchoir sur la bouche; nous allons voir sur la scène nationale le viol en action. Voilà une école de morale ouverte au public, voilà le genre de spectacle auquel vous appelez cette jeunesse dont vous redoutez l'exaltation et qui, bientôt, ne reconnaîtra plus ni règle ni frein. Ce n'est pas sa faute; c'est la faute du pouvoir qui ne sollicite aucune mesure pour arrêter ce débordement d'immoralité. Il n'y a pas de pays au monde, quelque libre qu'il soit, où il soit permis d'empoisonner les sources de la morale publique.

... Nous n'en appelons pas à la direction actuelle des Beaux-Arts : une coterie romantique, ennemie jurée de notre grande littérature, y domine souverainement... C'est à M. Thiers, ministre de l'intérieur, que nous nous adressons. Homme de lettres distingué, admirateur des sublimes génies dont la gloire est celle de la Patrie, c'est à lui, dépositaire d'un pouvoir qui doit veiller à la conservation de ce noble héritage, que nous demandons de ne pas le laisser tomber en des mains hostiles, de s'opposer à ce débordement de mauvaises mœurs qui envahit le théâtre, pervertit la jeunesse de nos écoles et la jette dans le monde, avide de jouissances précoces, impatiente de toute espèce de joug et bientôt fatiguée de la vie. Laisser corrompre la jeunesse, ou plutôt favoriser sa corruption, c'est préparer un avenir de troubles et d'orages, c'est compromettre la cause de la liberté, c'est vicier dans le germe nos naissantes institutions, c'est aussi le plus juste et le plus sanglant reproche qu'on puisse faire à un gouvernemeat»

... Pourquoi donner une prime à la dépravation? Si la Chambre des députes ne paraissait pas si pressée de voter les lois de finances, nous pourrions espérer que, dans une matière aussi grave, qui se lie si intimement au bon ordre et à l'existeuce de la civilisation, il s'élèverait une voix généreuse pour protester contre l'emploi si abusif de la fortune publique, pour rappeler au ministre les devoirs que lui imposent les fonctions dont il est chargé. Le député qui parlerait ainsi serait sûr d'être écouté favorablement d'une assemblée dont les membres sont, tous les jours, témoins de cette licence inouïe des théâtres, destructive de toute morale, et en connaissent parfaitement tous les dangers. Nous sommes convaincu que les artistes mêmes du Théâtre- Français, qui voyaient avec satisfaction revenir à eax la partie éclairée du public, forme des vœux pour le succès de nos réclamation». Cela dépend de la Chambre et du ministre de l'intérieur. Des préoccupations poliliqiies trop connues ont pu détourner son attention de la fausse et ignoble direction donnée au Théâtre-Français : il n'y aurait plus pour lui d'excuse, maintenant qu'il connaît la vérité.

{Constitutionnel, 28 avril 1834.)

Ce n'était plus de la polémique, c'était delà dénonciation. On sait, d'ailleurs, que les romantiques ripostaient d'une façon véhémente, et que l'épithète de « perruque » était la moindre de celles qu'ils forg-eaienl pour confondre leurs adversaires. Mais la meilleure de leurs réponses était le succès.

ARMAND GARREL

« Une espèce de partisan politique et littéraire, faisant la gueri*c en conscience pour le compte de ses opinions, swns pi'cndre ni recevoii* de mot d'ordre d'aucune autorité organisée. » Ainsi se définissait lui-même Armand Carre], qui, dans le National, fut le grand journaliste des premières années du gouvernement de Juillet. Après avoir contribué, par la part qu'il avait prise à la révolution do 18*30, à son avènement, il n'avait pas tardé, désillusionné, ■constatant la faillite de bien des espoirs, à lui faire une Tive et redoutable opposition. Dès le 1" janvier 1832, il «crivait : « La monarchie de Juillet est sapée dans les bases que lui avaient données ses fondateurs... L'ordre <le clioses actuel est parvenu à de tels embarras que c'est un devoir, une nécessité de chercher à prévoir après lui. » Les procès n'étaient pas faits pour refréner son ardeur -de polémiste, servie par le talent le plus vigoureux et le plus serré; ses idées s'accentuaient dans un sens nettemeffit hostile au pouvoir royal. « La révolution, écrivait-il dans un de ses derniers articles, est moins éloignée du gouvernement de ce temps-ci que le gouvernement luimême ne l'est du bon plaisir royal du vieux Versailles. »

Armand Carrel, officier dans les premières années de la Restauration, avait été mêlé aux complots militaires. Au moment de la guerre d'Espagne, il avait donné sa démission et il avait fait partie de ee « régiment de Napoléon II », composé de libéraux de divers pays qui avaient lutté dans les rangs des constitutionnels espagnols. A sa rcntive en France, il avait été arrêté et condamné à mort. Le jugement ayant été cassé pour vice de Corme, un autre conseil de guerre l'acquitta : la fierté de son attitude.

LK GOUVERNEMENT DE JUILLET 2 il

attestant un caractère énergique, la chaleur de sa défense, léloqucnce de ses réponses n'avaient pas peu contribué ù déterminer cet acquittement.

Cf journaliste de race avait gardé, dans la presse, des témérités de soldat. En 1833, il s'était offert à répondre aux provocations du parti légitimiste, prétendant interdire à la presse libérale de parler de la duchesse de Berry, et il avait été grièvement blessé dans un duel avec Roux- Laborie. On sait l'issue fatale, trois ans plus tard, de son duel avec Emile de Girardin. — M. Schlumbcrger a publié, en 1910, les Mémoires du commandant Persat, qui, ancien officier de l'Empire, gérant du National, fut un des témoins de Carrel dans cette rencontre (l'autre s'appelait Ambert;. On trouve là le récit le plus pittoresque et le plus minutieux de la scène tragique du bois de Vincennes. a Nous arrivâmes au rendez-vous; là, Armand Carrel nous réunit tous, et, s'adressanl à Girardin, il lui dit : « Vous m'avez menacé d'une biographie; le duel est arrêté; il peut mètre funeste, tout comme à vous-même. Si je succombe, dans quels termes écrirez-vous ma biographie?» Alors Girardin répondit à Carrel : «J'espère que le combat ne sera funeste à aucun de nous deux, mais, dans le cas contraire, si j'avais à faire votre biographie, elle ne pourrait être que dans des termes honorables. — Eh bien, dit encore le bon et généreux Carrel, d'après ce que vous venez de me dire, je puis vous faire observer qu'en écrivant larlicle du Naiional ic ne pensais nullement à vous.» Kt le commandant Persat poursuit : « Je le demande ù tout homme d'honneur et délicat, est-ce que M. de Girar- «iin n'aurait pas dû dire à Currol qu'il était satisfait? » M. de Girardin se tourna vers ses témoins, qui restèrent «ilcncieux. Les pistolets furent chargés et les distances marquées. Chacun des combattants avait la facilité de marcher dix pas et devait s'arrêter à la ligne de démarcation, qui était de vingt pas. m Au signal donné, Carrel Irancbit ses dix pas avec cette assurance de l'homme vraiment brave, et il n'ajusta ce malheureux Girardin que lorsqu'il fut arrivé à la ligne marquée. Son adversaire fit le contraire, car, après n'avoir fait qu'un à droite sur place [)Our bien s'cfTaccr, pendant que notre ami marchait, il le tint constamment ajusté. Les deux coups de feu partirent siuiultanément... »

Un des articles les plus vibrants d'Armand Carvel date de 1831. Le ministère Perier venait d'ordonner l'arrestation préventive des journalistes poursuivis. Armand Garrel répondit quil se ferait tuer plutôt que de se laisser arrêter par une mesure qu'il estimait illégale.

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