LE NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE
Ce qui caractérise la situation présente et l'état des esprits, c'est, avant tout, l'abandon général du vieux champ de bataille politique et la décomposition des anciens partis, tant les partis extrêmes se sont rapidement usés pendant les dernières années. L'esprit nouveau s'était d'abord porté sur le terrain de la politique : tant qu'il n'a pas été niaitre sans contestation, la lutte contre les prétentions surannées de l'ancien régime l'a exclusivement occupé. Ou avait cru en outre que le terrain politique était le seul où il y eût des réformes à opérer pour que tout illâl bien dans le monde. Un grand dcsillusionneraent devait donc suivre l'expérience. Juillet fut une ▼ictoire définitive, et aussi une déception. La conquête politique ne donna que ce qu'elle pouvait donner : le mal restait attaché aux entrailles de U
société et continuait de plus belle à la dévorer. De là des protestations et des luttes violentes dont le terrain politique était encore le théâtre. Ces luttes agonisent.
Déjà les hommes sincères, les esprits droits, les «œurs généreux désertent à l'envi le champ des vieilles querelles; ils se retirent de ces partis moribonds où tout homme dont les idées ont de la largeur étoufîe aujourd'hui. Des rangs de l'ancien juste milieu comme de ceux des diverses oppositions, «ortent chaque jour des hommes qui sentent, qui proclament même que le temps des discussions stériles est passé, qu'il faut sortir à tout prix des formules vieillies, aborder les questions économiques et sociales, travailler à la prospérité du pays, provoquer l'association et la fraternité des classes en régularisant et organisant le travail, et l'association des peuples en organisant la paix du monde. Stabilité et Progrès, Paix, Travail, Organisation, conservation des droits acquis, consécration et développement des droits nouveaux, telles sont les formules qui déjà se font entendre de toutes parts. Si l'activité du pays s'éteint sur le vieux champ de bataille politique, elle renaît sur le champ fécond et glorieux du travail social.
Des débris des anciens partis politiques s'élèvent donc et se dégagent en foule des éléments généreux, sages, qui dépouillent peu à peu ce qu'ils avaient d'hostile les uns contre les autres, et qui apportent dans une sphère supérieure, pour les concilier, les principes divers au nom desquels ils s'étaient aveuglément combattus.
C'est à ces hommes affranchis — animés de bons sentiments et de bons désirs — que nous avons à cœur de parler. C'est sur ces couches d'alluvion, sur ces terres bien préparées et fertiles, qu'il faut verser les semences de l'avenir.
Ces hommes, lassés de ce qui est, réprouvent l'immobilisme elles doctrines matérialistes aux yeux desquelles les destinées de la Démocratie moderne sont accomplies. Ils cherchent une foi nouvelle. Ils ne communient encore que dans les sentiments et les principes généraux de la Démocratie dégagée du principe révolutionnaire, et dans le besoin de remplacer ce qui est faux par des voies et moyens organiques.
Ils ont le sentiment de la tâche de notre époque; ils n'en ont pas encore la science.
[La Démocratie pacifique, août 1843.)