JOSEPH MERY
Méry fut toute sa vie un improvisateur, « le Ruggieri, a-t-on dit, d'un feu d'artifice s'allumant et s'éteignant tous les soirs ». Improvisateur, il le fut dans ses ouvrag^es dramatiques, dans ses vers, dans ses romans, dans «es chroniques, avec une verve toujours prête. Dans cette facilité il avait une débordante bonne humeur. Malgré une abondante production, il a laissé un nom, plus quune œuvre, si l'on excepte sa part de collaboration à la Némésis et quelques pages de ses romans sur l'Inde, où il n'avait voyagé qu'en imagination. C'est lui qui disait un jour: « J'écris volontiers en vers, parce que c'est plus tù* fait : les lignes sont plus courtes. » L'imagination fut le principal de ses dons : on sait qu'il la poussait jusqu'au goût des mystifications. Il lui arrivait d'ailleurs de croire ii^ bonne foi à ce qu'il avait inventé. Pendant un voyage
vec des amis, il visitait le pont du Gard. Il s'attarda, pendant que ses compagnons de route commandaient le déjeuner dans une auberge voisine, à considérer une ^^vandière qui lui avait paru charmante. C'était en tout
ien tout honneur, mais l'amoureux de la jeune paysanne
irvint et se fâcha de celte curiosité... Bientôt les amis
• Méry le voyaient revenir en proie à une vive émotion,
• visage ensanglanté. « Ah! s'écrie Méry, cachez-moi, u plutôt, aidez-moi à fuir; il vient de m'arriver une venture épouvantable : j'ai tué un homme! » Les camaides du conteur, assez inquiets, voulurent se renseigner.
: 's apprirent bientôt que le drame qui venait de se pus-
r était beaucoup moins terrible. Le paysan, ayant le
-'ste prompt, avait répondu aux quolibets de Méry par
■ ne volée de coups de poing administrés d'une main rude ;
quant à lui, il était parfaitement indemne. C'était Méry qui, tout en se frottant ses membres endoloris, avait ainsi arrangé l'histoire. Cependant, bien des années après cet incident, il lui arrivait de devenir pensif. « Voyezvous, disait-il, c'est un amer souvenir que d'avoir tué un homme! »
Un soir, à un dîner chez M°« de Girardin, Balzac, qui se plaisait parfois à étonner les gens autrement que par son génie, s'amusa à parler d'un prétendu animal, dont il avait forgé non seulement l'existence, mais le nom. Il feignit d'être surpris que personne ne le connût. Mais Méry était là, et ce fut bientôt Balzac qui fut surpris. Méry, avec une apparente bonhomie, corrobora les indications données par son illustre confrère sur ce fantastique animal. Il entra dans des détails précis d'histoire naturelle, cita Pline, Bufi'on, Guvier, et conta des particularités pittoresques sur les mœurs de cette bête singu. lière, rencontrée par lui dans un de ses voyages. « Ah çà! lui dit à part Balzac, intrigué, il existe donc! » Méry, parti d'une plaisanterie, avait fini par être persuadé de la réalité de sa description.
Critique dramatique de la Mode, il racontait les pièces non comme elles avaient été jouées, mais comme il supposait qu'elles auraient dû être, d'après leur point de départ. Par cette disposition au paradoxe, il était un éblouissant causeur. « Voulez-vous que Méry parle ? disait Alexandre Dumas. Apportez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry, Méry partira! « Il y a bien des témoignages de ce brillant don de conversation : « Les soleils de Méry tournent toujours, écrivait Théophile Gautier, et ses bombes lumineuses à pluie d'argent se succèdent sans interruption. 11 n'y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincelante, de ce bouquet d'esprit que lire perpétuellement le roi de l'improvisation poétique. » Malheureusement, il reste peu de chose d'un feu d'artifice, et cette réputation d'esprit que lui ont faite ses contemporains risque de rendre un peu trop difficile si on lit aujourd'hui du Méry.
Il revint toujours au journalisme. Outre ses feuilletons de romancier à la Presse, où il collabora aussi au roman « steeple-chase » la Croix de Derny, « couru » par M"* de
LE gouverneme:^t de juillet 281
Girardin, Th. Ganthier, Jules Sandeau et lui, il y donna des chroniques dont le succès était des plus vifs.
On sait que Méry était très frileux et portait une barbe hirsute. « Cette barbe, a dit Banville, était non pas un ornement frivole, mais un rempart, un abri de fourrure, une défense contre le froid. »