LE CLIMAT DE PARIS
Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu'on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres : c'est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d'historien. Ces «îcrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu'il n'y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l'inventeur de la chorégraphie publique, jusqu'à Napoléon, qui a naturalisé l'opéra-boufTe à Paris. L'histoire serait une chose charmante comme la fable, dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de petits détails qui ont souvent produit les grandes choses. Mais l'histoire ne veut pas descendre ; elle a des hauteurs qu'elle garde, €t d'où elle juge les hommes et les événements.
J'ai vainement cherché, dans les histoires de
i ance, une seule réflexion sur l'influence que le Climat de Paris a fait subir à la coiflTure des rois, aux mœurs, à la littérature et même à la religion. Cette influence a été prodigieuse, paradoxe à part : elle méritait un chapitre dans Mézeray ou Anquetil.
Lorsque Pharamond eut commis l'énorme faute de se faire élire sur un pavois dans les marécages de Lutèce, au '»9« degré de latitude nord, il ne tarda pas à s'en repentir : l'humidité de son palais royal
et les plages de son petit royaume lui procurèrent de nombreuses maladies, dont Mézeray ne parle pas, et qui le conduisirent au tombeau après un modeste règne de huit ans. On est saisi d'un véritable sentiment d'historique pitié, en songeant que le fondateur de notre monarchie parisienne n'a fait que passer et que son corps vigoureux s'est subitement éteint de consomption entre le double rhumatisme des pieds et du cerveau.
Son successeur comprit mieux que personne cette immense faute. Clodion avait entendu les longues doléances rhumatismales du fondateur de notre monarchie, et, pour prolonger son règne au delà de huit ans, il inventa la race des rois chevelus et donna l'exemple à ses successeurs de ce préservatif capital. Rien n'égalait, dans les crinières fauves, l'ampleur opulente de la chevelure de Clodion, et pourtant il ne se crut pas suffisamment garanti contre le climat de Lutèce, et il jeta un regard de convoitise vers la tiède Italie, où les rois avaient la faculté de se coiffer impunément à la Titus. La monarchie française, à peine fondée, était donc sur le point de s'écrouler à cause des rhumes de cerveau. Clodion abandonna Lutèce et déclara la guerre aux Romains. Aélius commandait les tètes chauves de l'Italie; Clodion, les têtes chevelues du département de la Seine. On se battit avec acharnement. Clodion, vaincu, prit la fuite : toutefois, il ne voulut pas rentrer à Lutèce.
Sous la race des rois chevelus, on infligeait aux coupables la plus terrible des punitions : la mort lente causée par une série non interrompue de rhumes de cerveau ; on leur rasait la tète. On ne décapitait pas; ce supplice était trop doux; on laissait la tête sur le corps, on ne coupait que les che- Teux. C'en était fait du criminel.
...Les premières hérésies datent de l'époque sui-
vante, et elles se rattachent encore à une épidémie de rhumes de cerveau qui désola notre belle France à l'apparition des églises gothiques. Ces superbes édifices, représentant, dans la pensée des architectes, les forêts du Nord, en conservèrent aussi l'humidité homicide. Les ravages du fléau pétrifié furent immenses. Une hérésie rhumatismale éclata de Sens à Auxerre. Un jeune clerc, nommé Sidonius, se mit en campagne, et, coiffé en sphinx, il prêcha contre les églises gothiques et appela les néophytes à sa chapelle étroite et tiède, construite en bois de sapin. L'étincelle devait produire plus tard l'incendie des guerres de religion : la Saint-Barlhélemy, les dragonnades, les Cévennes ont pour origine la victoire d'Aétius contre Clodion, et les rhumes de cerveau de Sidonius l'Auxerrois; que nous sommes loin de Mézeray, d'Anquetil et de Bossuet!
La manie de guerroyer au delà des monts, comme dit Brantôme, cet écrivain toujours enrhumé, d'après son propre aveu, doit encore être attribuée à la faute originelle commise par Pharamond sur son pavois. Les rois de France et la noblesse, privés de la pâte de Regnault, et gardant leurs tètes éternellement découvertes sous les lambris du Louvre, humectés par la Seine voisine, renoncèrent aux guerres de Flandre et d'Allemagne et adoptèrent le mode hygiénique de passer les monts et de tuerbeaucoup d'Italiens pour se débarrasser des toux opiniâtres de l'hiver.
... Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les arceaux de la place Royale retentissaient d'une tempête do toux. Le roi ht un édit pour obliger les gentilshommes à laisser croître à Tinfini leur chevelure, et il donna lui-même l'exemple en adoptant la mode adoptée par Clodion. Ce palliatif fit quelque bien ; mais le roi et la noblesse ayant couquis
un trésor inépuisable de rhumatismes au siège de la Rochelle, Richelieu conseilla une petite guerre curative au delà des monts; ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea donc chez lui, et on revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours du printemps.
... La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun Rollin, aucun Batteux, aucun Domairon, n'ont envisagé cette question à son point de vue, le plus important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu'il y a de beau et de charmant au monde, le soleil, la mer, les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en pensant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de Saint-Pierre-aux-Bœufs , n'ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation et sur la foi des auteurs grecs et latins. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique par M. de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris.
Et le public du grand siècle, ô Pharamond! C'est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le Misanthrope. Aurait-on pensé cela de Pharamond ? C'est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844,. public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d'onyx, assis au théâtre sur des coussins de velours, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public d'autrefois et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d'imagination, cette ville inhabitable; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des voleurs, et ce malheureux public gagnant à travers mille embuscades et à tâtons le théàkre de Corneille. Figurez-
VOUS l'étrangeté primitive de la salle, de la scène, les murs suintants, lépreux, enfumés, un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif, des coulisses, des paravents humides. Voyez arriver ce public crotté jusqu'à l'échiné, trempé de pluie, déchiré par la toux et venant assister aux doléances d'un misanthrope chaudement vêtu et coiffé... Il se vengeait en sifflant...
... Ainsi, nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. On ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine (lu département du Yar. L'Italie eût été province frauçiiise sous un Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux à cause des vins; Gènes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals; nous n'aurions pas fait les Croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés à l'horizon du midi, au plus tard sous Clovis ; l'Encyclopédie resterait ensevelie dans le néant; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n'auraient pas désolé ce pays; Toulon, placé sous les yeux de la capitale et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale de l'Arsenal, serait achevé en 18'*'i aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d'âge d'or, enlevés à la Franco par l'étourderie de Pharamond!
{La Presse, 1844.)