AURÉLIEN SCHOLL
« C'est une nature absolument bestiale. Il mange et boit énormément. La nuit, il ronfle à faire trembler la vaisselle, et son sommeil est si profond que, le matin, il faut envoyer chercher une écaillère pour lui ouvrir les yeux. »
La rigueur du froid a couché dans la tombe plusieurs mères d'actrices.
Mi'« X. se désolait de se trouver seule au monde.
« Ah! ma chère, s'est-elle écriée, en serrant les mains de son amie Malvina, que ferons-nous sans nos mères ?
— Nous le deviendrons à notre tour, » dit l'autre, pour la consoler.
A la suite d'une violente discussion entre deux hommes connus, quelqu'un disait à celui dont il partageait l'avis :
« Tous les honnêtes gens seront pour vous.
— C'est bien ce que je crains, répondit l'autre : il y en a si peu! »
Une jeune femme s'installe dans une avant-scène du rez-de-chaussée du théâtre de la Gaîté.
« La jolie fille! dit à son voisin un monsieur de l'orchestre.
— Vous ne la connaissez pas ? demande l'autre.
— Non.
— Voulez-vous que je vous la présente ?
— Volontiers. Faudra-t-il faire un doigt de cour?
— Oh ! une phalange suffira ! »
M. de V. a un amour au cœur, un de ces amours qui coûtent cent mille francs par an. La belle emploie au moins une douzaine de canifs pour festonner son contrat, mais M. de V. accepte tout.
Cependant, un jour de la semaine dernière, il arrive, tout ému, chez un de ses amis, jeune homme élégant et recherché.
« Il m'est revenu, lui dit-il, des propos affligeants. Que les autres me trompent, je le comprends, mais vous, mon ami!
— Je ne vous ai jamais trompé.
— On me l'a dit.
— On vous a menti.
— Mais elle-même parle de vous avec un enthousiasme...
— Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai même pas fait une tentative,
— Cependant, reprit M. de V., celle dont nous parlons est. Dieu merci, une délicieuse créature.
— C'est possible, mais elle me plaît médiocrement. »
M. de V. fît un bond en arrière.
« Comment ! une femme comme celle-là ! Avec ce teint, ces cheveux, ces yeux, ces bras, ces épaules! Elle ne vous plaît pas ? Apprenez, monsieur, qu'elle vaut bien la peine qu'on oublie ses devoirs. Vous avez l'air de la dédaigner, mais vous me faites pitié; mon cher, vous êtes un imbécile!
Simon Gondchaux, un vrai Parisien que le flot a poussé en province, retrouve un soir, au Vaudeville, un de ses anciens amis qui revenait de l'Amérique du Sud, où il avait laissé un bras.
AimiLIEN SCHOLL * 259
On cause, où est heureux de se revoir; mais les trois coups sont frappés.
(c Monsieur, dit le manchot à son voisin, vous serait-il égal de changer votre fauteuil d'orchestre contre un autre fauteuil du même rang? J'ai là un de mes amis, avec lequel je serais fort heureux de pouvoir causer :
— Pas du tout, répond le voisin, je suis très bien là et j'y reste. »
La pièce commence.
Une scène charmante, des mots, — la claque part.
(( Mon Dieu, monsieur, dit le manchot, je voudrais bien applaudir, mais je n'ai qu'une main. Voulez-vous avoir la bonté de me prêter la vôtre? »
Le voisin prête sa main gauche, et le manchot frappe à tout rompre.
Grande scène d'amour.
La jeune première est pleine de charme, et le premier rôle a des intonations fiévreuses qui allument tout le public entretenu.
<f Parfait! s'écrie le manchot. Votre main, monsieur, votre main! »
A la fin du premier acte, ce fut le voisin qui réclama le changement de place.
A partir de ce moment, le manchot cessa d'applaudir.