‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 13 sur 185 · L'ENSEIGNEMENT LAÏQUE · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT LAÏQUE

... Nous disions dans un récent article que po»u*îamener tout doucement la société contemporaine àse passer de l'enseig-nement laïque, M. Saint-Bonnet avait pris le parti de nous démontrer que la France est sur la ponte de la folie, et que si elle ne rond pas sans délai ce dépôt de l'instruction que les laïques retiennent indûment dans leurs mains, c'en est fait de la raison publique. Je ne voudrais pas é^'ayer un si grave sujet. Mais enfin, M. Saint- IJonnct procède à la façon des auteurs comiques; il ressemble un peu à certain personnage de Regnard : il persuade à la France qu'elle est très ma-

lade, afin que nous le prenions, lui et son parti, pour notre légataire universel; et, plus tard, si la France, étonnée de son choix, se demande comment elle a pu se méprendre à ce point, et conteste la validité du testament, M. Saint-Bonnet sera quitte pour lui répondre : « C'est votre folie, » comme on dit dans Regnard : « C'est votre léthargie. » Enfin ce mode de captation, en usage au théâtre, est du moins assez piquant.

Admettons donc que nous ayons l'esprit malade. Mais quelle est notre folie? Sur quelles facultés de notre esprit l'enseignement public a-t-il particulièrement exercé son action délétère? Il y a plusieurs manières de perdre le sens commun. On devient fou par excès de sensibilité ou par excès d'imagination : chez les poètes, par exemple, il arrive que la corde de l'imagination, trop fortement tendue, se rompt et brise la lyre. Chez les âmes tendres, la passion, le désespoir emportent quelquefois la raison.

On ne reprochera pas à l'enseignement de l'Etat, où les sciences ont une si large part, une production exagérée de poètes ou de sensitives. C'est la raison qu'il mine sourdement, la raison proprement dite, celte faculté qui est le siège des idées universelles, nécessaires, éternelles, absolues; la raison, qui fait, comme dit très justement M. Saint-Bonnet, que l'homme est supérieur aux autres animaux, et qui lui a valu l'honceur d'être placé par Aristote, l'inventeur de l'histoire naturelle, à la tête de la création.

Pourquoi donc cette faculté si précieuse paraîtelle s'oblitérer en nous ? Par le même motif « qu'une gymnastique qui voûterait la colonne vertébrale pour l'allonger » compromettrait gravement la santé de l'individu. Cette gymnastique, c'est l'enseignement « qui d'abord laisse sommeiller la rai^

UIPPOLYTE RIGAULT 29

son au sein de la fable et qui, la déviant ensuite de sa direction supérieure en la courbant constamment par les sciences vers la nature et vers le moi, produit sur la race humaine un office de dégradation ». En d'autres termes, l'enseignement est uneespèce de machine anti-orthopédique à l'usage desesprils : il les fausse au lieu de les rectifier. Quand on a été pris, pendant des années entières, entre les deux ressorts de la machine, qui sont le paganisme et la science, on ne peut manquer d'en sortir difforme; on a de plus une grande chance d'en sortir panthéiste, parce que le paganisme et la science nous concentrent sur la nature et sur le fini, tandis que « si l'on jetait sérieusement les yeux sur la notion de l'infini, on verrait le panthéisme fondre comme le plomb ». C'est ce qui fait que tout est rapetissé dans le monde; il ny a plus en Europe que de petits philosophes, de petits poètes, de petits orateurs, de petits politiques, de petits législateurs et de petits diplomates. Comme dit magnifiquement M. Saint - Bonnet, « le faîte de l'homme a disparu » .

C'est donc une double thèse que soutient notre auteur contre le paganisme dans l'éducation et contre la science. Quant au paganisme, la question est jugée : je ne la discuterai pas. On est maintenant à peu près d'accord que les anciens avaient quelques talents et quelques vertus, que la Renaissance n'a point perverti l'esprit français, que le dix-septième siècle, qui a consommé l'alliance de l'inspiration chrétienne avec l'inspiratioa antique, a produit quelques bons ouvrages, et qu'au dix-neuvième fiiècle, Homère et Virgile, Démosthènes et Cicéron,. ne sont pas les uniques artisans de nos fautes et de nos malheurs. D'ailleurs M. Saint-Bonnet n'apporte aucun nouvel argument à l'appui d'une thèse qui avait besoin d'être rajeunie. C'est un écho tar-

dif d'une polémique déjà oubliée; c'est un coup de fusil tiré en l'air après la bataille, nous pouvons dire après la défaite : il ne faut pas refuser aux vaincus cette innocente satisfaction...

A merveille. Mais, se demande-t-on après avoir lu la philippique de M. Saint-Bonnet, que veut-il donc qu'on enseigne à cette aristocratie, la seule partie de la nation dont il daigne sérieusement s'occuper, comme nous le montrions récemment? Ou éprouve quelque embarras aie deviner; car enfin M. Saint-Bonnet ne veut pas de la science, qui nous fait Turcs, ni des lettres anciennes, qui nous font païens. En dehors des lettres anciennes et des sciences, il n'est pas facile de composer un programme suffisant. On se rappelle involontairement le joli conte de Voltaire où M^^ de la Jeannotière délibère avec le gouverneur de son fils sur l'éducation de M. le vicomte.

M. Saint-Bonnet est plus sérieux que Voltaire, et sa conclusion vaut mieux : M. le vicomte apprendra la théologie, a Si on laisse passer la science, dit-il, qu'elle ne passe du moins qu'avec la théolo» gie pour escorte. » L'image est assez neuve : la philosophie, disait- on autrefois, est la servante, ancilla, de la théologie. Le langage de l'école est en progrès : aujourd'hui la science n'est plus la servante, elle est la prisonnière. Mais de qui M. le vicomte apprendra-t-il la théologie, s'il vous plaît? Apparemment des théologiens, c'est-à-dire du clergé. Et voilà comme nous revenons, par une conclusion parfaitement d'accord avec les prémisses, à la suppression, non seulement de l'enseignement primaire, fort inutile, mais de l'enseignement laïque, fort dangereux. Le sens véritable du livre de M. Saint-Bonnet est là; il est dans une phrase de M. de INIaistre qu'il a citée et qu'il aurait dû prendre pour épigraphe de son livre, parce qu'elle

Page 1