VIVRE VIEUX
Tout ce qu'il y a de jeunesse studieuse dans Paris a décidé d'aller, tous les 5 août, porter des fleurs et réciter des compliments au « père Chevreul », entré dans sa centième année. Les collé-» gieus à képis, à tunique et à passepoils rouges; les étudiants de toutes les écoles, ceux du droit, ceujç le la médecine, tous les potaches, tous les potards, tous les clercs vont se diriger, en graves procès»
lu
sions ou en gais monômes, vers le réduit tranquille où le vieux savant a installé sa vie finissante. Figures imberbes, jeunes visages à barbes, à binocles et à lunettes, apparaîtront autour de l'ancêtre, dans les verdures de ce brillant été, au seuil de la tranquille maisonnette. Quelqu'un de moins timide que les autres, mais, tout de même, un peu tremblant et pâle, parlera au nom de tous. Le bon vieux répondra quelque chose, — des remerciements confus, des encouragements chevrotants, trempés de larmes, éclairés d'un sourire. Et puis, une embrassade à l'orateur, des poignées de mains, des souhaits, des « au revoir ». — C'est ainsi que, dans ce «oin, seront honorés le travail, la science, la vieillesse.
C'est l'hommage rendu par un siècle qui va commencer à un siècle qui va finir. C'est le signe certain de cette force qui oblige l'homme à peine né à regarder avec la même mélancolie l'avenir et le passé. Cent ans ! On a, en cet homme qu'on célèbre, cent ans devant soi! On songe que c'est là la coupe réglementaire adoptée pour mesurer l'histoire , qu'il a été convenu que les passions, les douleurs, les triomphes de l'humanité, tous les espoirs fous et tous les vains bruits, on les ferait tenir dans les années, les jours, les heures d'un siècle. Et voilà que ces cent ans, ce siècle, cette unité qui sert à compter la vie des nations , voilà que tout cela apparaît visiblement incarné en ce doux bonhomme qui va chaque jour de son logis de vieil étudiant à sa chaire de professeur; voilà que tout cela passe devant les yeux en celte figure ridée, malicieuse et tendre, voilà que tout cela marche doucement dans la rue, avec des gestes lents, des saints condescendants. Oui, c'est le siècle, le siècle qui a éprouvé \ toutes les fatigues et qui connaît aujourd'hui toutes îes indulgences, le siècle encore vivant, courbé^