‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 139 sur 185 · GUSTAVE GEFFROY · texte numérisé non relu

GUSTAVE GEFFROY

cassé, usé, appuyé sur une canne, n'ayant gardé du charme et de la vie d'autrefois que ce qui se réfugie dans les lumineux regards naïfs des vieillards^ redevenus enfants.

... Mais n'y a-t-il, dans ces hommages, que le respect pour le sage travail et les utiles décou- Terles de quatre-vingts années, que la curiosité devant l'évanouissement d'un siècle?

11 y a autre chose.

Que certains le sachent, que d'autres le sentent confusément, que presque tous l'ignorent, ce n'est pas M. Chevreul, le bon savant, le consciencieux chimiste, l'administrateur du Muséum, le membre de l'Institut, l'honnête homme dont on fête la n;iis« sance et dont on honore la vieillesse. Le fauteuil de l'Institut et le laboratoire du Muséum sont des prétextes. Les fleurs, les discours, les vivais qui vont au travailleur et à l'homme en place vont aussi et surtout au survivant, au vieux, au centenaire.

Celui que l'opinion acclame, c'est l'homme de chair, de sang et d'os, l'homme semblable aux autres hommes et qui a su ne pas mourir comme eux. On le loue, on l'exalte parce qu'il a échappé à foutes les morts prévues et à tous les guets-apen» possibles, parce qu'il n'a pas reçu les balles des révolutions et les éclats d'obus des sièges, parce qu'il n'a pas été écrasé, foudroyé, massacré par les accidents, parce qu'il n'a pas été happé par les maladies, parce que ses poumons n'ont pas été dévorés par la phtisie, son estomac par le cancer, que son sang n'a pas été bu par l'anémie, ses muscles tordus par le rhumatisme, parce que la folie n'a pas fait sauter le couvercle de son cerveau. On îui rend des honneurs suprêmes, on le met dans une apothéose parce qu'il aura cent ans demain, e| qu'il, est mieux portant que les grabataires des

hôpitaux et que les passants des rues, parce qu'il est indemne de toute douleur et de toute infirmité, parce qu'il a ses deux bras, ses deux jambes, parce qu'il digère, qu'il entend, qu'il parle, qu'il respire.

Et veut-on examiner encore de plus près ce sentiment, aller plus loin dans l'analyse? N'est-ce pas que la santé de l'intelligence et du corps, n'est-ce pas que la beauté fine et sereine du vieillard ne sont encore que pour la moindre part dans ces respects, dans ces admirations, dans ces envies? C'est la seule vieillesse qui en impose, ce sont les seuls cent ans qui attirent les désirs, la vieillesse, quelle qu'elle soit, les cent ans, horribles! Certes^ on est pour la vieillesse belle et respectable pour les cent ans vertement portés. On trouve beaux les cheveux blancs comme de l'argent, on vénère les barbes longues et drues, et neigeuses, on aime les yeux qui voient clair, les mains encore bien ouvertes, les pas encore sûrs. Mais on loue autant toute ténacité cramponnée à l'existence, mais on jalouse aussi ardemment le vieux qui s'acharne à user un reste de vie, celui qui ne marche plus, qui ne saisit plus, qui n'entend plus, qui ne voit plus, qui ne mange plus que des pilules, qui ne boit plus que des potions, auquel il faut desser» rer les gencives pour lui faire avaler une cuillerée de bouillon. Celui-là, on l'honore encore dans le secret de son âme, on consentirait à être traîné dans une voiture d'infirme, à vivre avec des moignons, à n'avoir plus de cheveux, plus de dents, à être goutteux, tâtonnant, hébété, à être gâteux, à sentir mauvais, à souffrir de partout, à râler la nuit, à agoniser le jour, à n'être plus qu'une ruine QÙ tremblote une pensée.

A tout, on consentirait à tout! Vivre, vivre n'im-» porte comment, n'importe où, mais vivre!

(^La Justice, 1886.)

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