‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 148 sur 185 · S46 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME · texte numérisé non relu

S46 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME

très est effrayant, et cette abondance même exclut toute idée de vocation.

Je vais peut-être dire une hérésie, toucher à l'une des bases mêmes de nos institutions, mais c'est encore là, d'après moi, un des inconvénients de l'éducation à outrance, de la diffusion un peu incohérente de toutes les études et de tous lesarts. Autrefois, c'était aux difficultés qu'il fallait vaincre, aux obstacles que l'on rencontrait, que se reconnaissait, chez un artiste, la vocation qui emporte tout, le don auquel rien ne résiste. '

Aujourd'hui, il n'y a plus d'obstacles ni de difficultés. On n'attend pas les révélations, on les provoque. Dès qu'un gamin griffonne un chiffre sur un mur, on croit tout de suite que c'est Biaise Pascal, et il se trouve que c'est Inaudi. Si c'est un œil -ou un nez que le gamin a crayonnés, on lui donne une bourse de la commune, ou du département, ou de l'Etat, et on le dirige sur quelque école des Beaux- Arls d'où il sortira tout à fait à point pour le Salon des Champs-Elysées. On fait de la peinture comme on fait de la médecine ou du droit, et il y a autant de peintres qui ne se vendent pas que de médecins qui n'exercent pas ou d'avocats qui ne plaident pas.

Le malheur est que ni les uns ni les autres ne manquent de talent. Seulement, ils sont trop, comme à Waterloo. On est submergé de ces talents, on ne sait pas qu'en faire, on ne sait pas qu'en dire : ili^ ne vous laissent même pas le temps de respirer. On en arrive à être heureux, en parcourant ces longues galeries, quand on tombe sur une bonne croûte, bien évidente, bien incontestée. Cela repose l'œil, détend la pensée. Il n'y en a pas beaucoup, il n'y eu a pas assez dans ce Salon : il faut dire que l'on avait moins de place que les autres années!

C'est bien dommage, car Thomme qui, de notoriété publique, a fait une bonne croûte, a quelque

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chance de disparaître. C'est un genre de gloire comme un autre, et il est permis de rester là-dessus. Mais tous ces malheureux qui ont du talent et qui, de leur vie, n'auront jamais que cela, noua sommes certains de les revoir longtemps, biea longtemps, à tous les Salons de l'avenir, toujours pareils, toujours corrects, leur art n'ayant plus de secrets pour eux, et eux-mêmes n'ayant plus de secrets pour nous. Ils iront ainsi, éternel bataillon scolaire, gagnant méthodiquement leurs grades, comme au régiment. Ils auront des mentions, ils auront des médailles, ils auront des croix, et puis, ils arriveront, un peu plus tôt, un peu plus tard, au grade que l'on ne dépasse pas, auquel on s'arrête pour le restant de ses jours, pareils à ces braves capitaines qui pullulent dans nos garnisons, sortis du rang, et n'ayant aucune chance de devenir jamais ni généraux, ni même colonels. Seulement, chez les peintres, ce n'est pas le même reproche que chez les militaires : il y a trop de gens qui sortent de l'Ecole et pas assez qui sortent du rang.

Et le terrible aussi, c'est qu'il n'y a pas de limite d'âge. C'est un métier où la jeunesse sait déjà, où la vieillesse peut toujours. Une fois hors concours, on fait passer avec soi tout son bagage, comme dans les valises diplomatiques on passe à la frontière toutes les dentelles de contrebande. De vieux maîtres de quatre-vingts ans envoient bravement les toiles qu'on leur a refusées il y a soixante ans; le nom, depuis, a couvert la marchandise, le nom qui, en peinture, sert beaucoup plus que l'œuvre elle-même et qui, d'une année à l'autre, quelquefois d'un mois à l'autre, donne des plus-values de cent mille à deux cent mille francs à des toiles dout la valeur est, cependant, restée la même.

C'est encore là une des causes de celte surproduction parmi les peintres. Les cinq cent mille francs.

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de VAngélus apparaissent, aux imaginations surexcitées, comme un gros lot qu'il n'en coûte rien d'espérer. A ce point de vue, Millet et Corot ont causé de véritables ravages dans les générations qui leur ont succédé, et ils ont eu sur les peintres la même influence qu'Edmond About, J.-J. Weiss, Prévost-Paradol, sur tant de braves universitaires qui auraient pu faire d'excellents professeurs et qui sont devenus de médiocres journalistes, pour vouloir courir après la gloire de leurs aînés.

On a également endormi la défiance des familles avec ces histoires de tableaux vendus pour un morceau de pain et finissant par donner ensuite la fortune et la renommée. Ce qu'on oublie de dire, dans ces contes d'atelier, c'est que ces tableaux-là, quand ils existent, donnent bien la fortune, mais à d'autres que ceux qui les ont faits et, quant à la renommée, si l'on y a droit, elle vient généralement après la mort, quand on est descendu aux vrais Champs-Elysées. C'est ce qui peut nous obliger à être moins sévères, car on ne sait bien ce que vaut un peintre qu'une soixantaine d'années après qu'on l'a enterré, quand les questions de mode, de milieu, d'école, de camaraderie, n'entrent plus en ligne de compte.

Il y a même là pour tous les peintres, petits ou grands, jeunes ou vieux, une large porte ouverte à l'espérance et un recours tout trouvé courte les rigueurs de la critique. La postérité est là, cour de cassation devant laquelle on n'est plus jugé que par contumace. Il lui appartiendra de voir ce qu'elle voudra retenir du Salon de 1897. Il n'est pas impossible, puisqu'il va falloir citer des noms, qu'elle retienne la plupart de ceux que j'aurai eu le malheur d'oublier. C'est, de grand cœur, la grâce que je leur souhaite.

[Le Matin, 19 avril 1897.)

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