‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 159 sur 185 · LE PANAMA · texte numérisé non relu

LE PANAMA

... Que d'années, que d'années seront nécessaires à l'éducation du peuple, et quelle folie de croire aujourd'hui que tous les maux sociaux cesseront, parce qu'on aura changé l'étiquette gouvernementale !

Le pis est que, loin de disparaîtpe, ces maux semblent au contraire s'aggraver, des qu'on est en République. Il n'y a plus là le despote dont la main de fer renfonçait le cri de souffrance dans la gorge des faibles. Il avait ses ministres, ses Chambres, ses tribunaux, ses gendarmes, pour dompter la bête, la museler d'or, donner l'illusion qu'elle était vaincue et heureuse. Toute une façade d'honnêteté, de

bon ordre, de prospérité digne resplendissait au soleil. Mais que le despote soit renversé, et le mensonge croule, la carcasse se montre, pourrie, branlante. La bête est lâchée, le cri de misère monte de partout ; c'est comme une bonde qui saute, et le fond vaseux jaillit, éclabousse la pleine lumière du jour. Les historiens bien pensants appellent cela les saturnales révolutionnaires. En réalité, c'est encore la monarchie, et c'est encore l'Empire, mais vus, cette fois, par l'entrée des artistes.

Ajoutez la presse libre, la terrible action des journaux voyant tout, fouillant tout, disant tout. Chaque matin, les petits papiers circulent, la vie intime de chacun est révélée, discutée ; l'inquisition,, la délation, la diffamation régnent en souveraines. Vous imaginez-vous un roi, un empereur tolérant cela, consentant à être examiné jusque dans ses verrues ? Comme ils vous coffreraient, ces messieurs, avec leurs journaux de scandale ! Mais la République, elle, ne peut pas, puisqu'elle est venue pour donner à tous la liberté. Entrez, sa maison doit être de verre ; tapez sur elle, crachez-lui à la face ses tares fatales, les misères physiologiques et morales qu'elle a forcément, comme tout être humain : elle n'a même pas le droit de protester, elle qui n'attend rien que de la vérité et de la justice, dit la bonne fille qui s'est désarmée, aux noms sacrés de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ! Comme on lui fait payer cher d'avoir promis la vertu et le bonheur, de s'épuiser à vouloir tenir sa parole et de ne pouvoir faire que l'humanité ne reste pas l'humanité, avec tous ses vices et tous ses crimes !

Est-il un exemple plus frappant que cette imbécile aventure du Panama dont notre France républicaine souffre depuis de longs mois, qu'elle porte

A son flanc comme un ulcère, et dont elle finira -peut-être par mourir !

Je veux bien que l'honnêteté française soit un peu comme la jeune grande première de l'Ambigu, une honnêteté sans tache, que pas un spectateur ne se .permettrait de soupçonner. Il se forme ainsi un type conventionnel de droiture, de loyauté, de fierté, qui témoigne du bel idéal des foules prises len masse, et j'ajoute même qu'il y a, dans l'illusion •d'un pareil type, un outil excellent de police sociale. Mais enfin, entre nous, il faut bien convenir que les affaires, en ce bas monde, deviendraient impossibles si l'on n'avait pour les traiter que les pures abstractions des virginités et des probités de mélodrame.

D'abord vous êtes-vous jamais demandé ce qu'il serait advenu du Panama, si la catastrophe s'était produite sous une Monarchie ou sous un Empire ? Ah, comme on l'aurait escamoté! quel coup d'éponge immédiat, quel silence salutaire imposé aux journaux pendant qu'on se serait hâté de faire disparaître le cadavre! Eh, mon Dieu, cela n'aurait-il pas été plus propre, moins dangereux pour la nation, d'une politique beaucoup plus sage, en tout cas? Seulement, la République n'a pas pu, toujours parce qu'elle est la liberté et la vertu, l'honnête femme qui ne craint pas de laver son linge sale en public. Ses adversaires qui l'ont forcée à ce déballage, dont ils n'auraient pas permis le scandale chez eux, lui feront bien voir si le jeu en est innocent.

Puis, où est donc le naïf qui s'imagine que les affaires d'argent peuvent être propres! Dans ces ■énormes entreprises, quand on brasse les millions pour la réalisation de travaux gigantesques, il faut faire la part de la boue humaine, des appétits, des •passions, dont on remue forcément la vase. Je veux

bien qu'on ne le dise pas tout haut, mais ce sont des choses qu'on sait, qu'on accepte. Suez n'a certainement pas été plus propre que le Panama. On y trouverait les mêmes pots-de-vin, les mêmes consciences achetées, les mêmes abominations et les mêmes turpitudes. La différence est simplement que les cadavres y dorment dans l'oubli, dans le pardon triomphal du succès. Ah! si le Panama avait réussi, les actionnaires n'auraient pas assez d'acclamations pour ces financiers voleurs, pour ces députés vendus, que la rage de tant de ruines fait aujourd'hui jeter au cloaque! Ce n'est pas le crime qui fait le déshonneur, c'est l'insuccès.

Que s'est-il donc passé de si extraordinairemenl monstrueux dans ce Panama dont les adversaires de la République usent et abusent avec une telle persistance de scandale? On y a vu un ministre vendu, d'autres soupçonnés de complaisances louches; on y a compté jusqu'à une douzaine, mettons deux douzaines de députés et de sénateurs achetés plus ou moins cher. Et voilà le crime sans exemple qu'on affiche, devant le monde entier, à grand renfort d'ignobles indiscrétions, en vidant les carnets graisseux des hommes de police! Mais, grand Dieu! cela s'est passé sous tous les régimes; il faut être cette grande bête de République vertueuse pour affecter de l'ignorer et de s'en étonner. On le savait, ou le disait moins haut, voilà tout. Et je trouve même que ce ministre vendu, ces sénateurs et ces députés achetés sont des pleutres, de bien petites canailles, à côté des grands voleurs épiques et des vendus superbes de la Monarchie et de l'Empire. Quelques millions à peine, des miettes jetées comme à des chiens, des petites gens sans élégance qui se contentent de simples pourboires! Mais c'est misérable, quand on songe à ces hauts seigneurs dont les dettes à payer lassaient le sou-

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verain, à ces puissants de suprême distinction qui étaient dans toutes les affaires, ramassant l'or dans toutes les poches.

Et cela recommence, avec l'idiote odyssée de cet Arton, qui ne sait rien, qui ne dira rien ! Et voilà de nouveau, pendant des semaines, la France bouleversée devant des torrents d'eau et de boue l Et tout cela, pour arriver à constater qu'il y a, dans la politique, des pauvres diables malhonnêtes !

... Je le répète, cela est d'un bel idéal, et très flatteur pour le régime républicain. Le malheur est que sous cette hypocrite exigence de la parfaite honnêteté se cachent les manœuvres des plu* basses passions politiques.

{Le Figaro.)

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