‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 169 sur 185 · S96 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME · texte numérisé non relu

S96 ANTHOLOGIE DU JOURNALISME

aurait-il osé terminer sa première disposition par <îes mots : « Je suis fier d'avoir contribué par mon enquête à montrer aux yeux de tous que le commandant Esterhazy avait été accusé à tort, indignement diffamé et calomnié? » Cela aurait été criant d'inconséquence. Alors l'ordre est venu de la rue Saint-Dominique d'y aller de sa poignée de main.

Et on y est allé. La petite fête a commencé parle commandant Ravary, à qui cet honneur était bien dû. Puis le général de BoisdefFre, grand chef, a donné l'exemple. Les subordonnés ont suivi et sauté le pas. Je dois dire, en témoin fidèle, qu'il y a un ou deux de ces officiers à qui le sacrifice a paru amer et la poignée de main pénible. Je n'aurai garde de les nommer. Cela nuirait à leur avancement et le service des renseignements les aurait à l'œil.

Je n'ai jamais vu le colonel Picquart, pas plus que je ne connais M. Mathieu Dreyfus, pas plus que je ne connaissais, il y a huit jours, M. Leblois, pas j)lus que je ne connaissais M"i^ Lucie Dreyfus, à qui j'ai eu l'honneur d'être présenté, lundi dernier, dans la salle des témoins.

Je défie quiconque aura causé cinq minutes avec le colonel Picquart, s'il n'est pas prévenu et de parti pris, s'il n'est pas un ennemi, de ne pas être pris de sympathie et d'estime pour ce charmant officier, à la parole honnête, à l'œil clair et franc, au sourire bon et loyal. Ah ! comme je comprends que le général de Galliffet, qui ne prodigue pas son estime de soldat, avant de déposer devant les juges du conseil d'enquête, soit allé droit au colonel Picquart, lui tendant les deux mains, serrant affectueusement les siennes!

Je n'ai jamais rien vu de plus violemment chez les uns, de plus sournoisement haineux chez les autres que les regards lancés au colonel Picquart par ses

anciens subordonnés du service des renseignements.

Ah! il n'y a pas besoin d'avoir un flair d'artilleur pour se rendre compte de ce qui s'est passé. Dès que Picquart a été appelé à diriger ce service, il a été considéré comme un homme qui prenait la place due à un autre, comme un intrus, comme un étranger. Il n'était pas de la coterie; il avait la prétention, étant chef de service, d'en être le maître, de voir et de faire les choses par lui-même. Tout de suite il a été enveloppé dans une atmosphère d'hostilité. Puis, quand on s'est aperçu qu'il avait des doutes sur la culpabilité de Dreyfus, que ses soupçons sur un autre étaient éveillés, qu'il voulait tirer les choses au clair, sa perte a été jurée et le complot organisé.

Lisez avec soin les dépositions produites devant la cour d'assises, et vous serez vite convaincu que le service des renseignements était surtout occupé à se renseigner sur son chef, le colonel Picquart, et, disons le mot, à le faire moucharder.

(Le Matin, 15 février 1898.)

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