‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 168 sur 185 · ANTHOLÇ^IE DU JOURNALISME · texte numérisé non relu

ANTHOLÇ^IE DU JOURNALISME

.quand ils virent entrer dans la salle des témoins les deux architectes de ces monuments qui sont le rapport sur l'affaire Dreyfus et le rapport sur l'affaire Esterhazy. Ils en demeurèrent ébaubis ! « Eh oui, leur dis-je, hommes naïfs que vous êtes, académiciens, membres de l'Institut, professeurs au Collège de France, à la Sorbonne, à l'Ecole des chartes, c'est iiinsi qu'on les choisit, c'est ainsi que sont recrutés les juges d'instruction militaires ! Ils sont tous ainsi JDU guère s'en faut. J'en ai connu un qui, en 1873, imprimait dans son rapport que, pendant la Commune, je me promenais à la Conciergerie, à Mazas, à Sainte-Pélagie, insultant chaque jour les prisonniers et crachant à la figure des sergents de ville détenus.

. C'était la fonction que je m'étais réservée après avoir donné ma démission de membre de la Comjnune. Et peut-être si je n'eusse pris la précaution de mettre la frontière entre moi et les juges militaires, mon compte aurait-il été bon. Comment aurais-je pu prouver qu'il n'était pas dans mes habitudes de cracher en général à la figure des gens, et en particulier au visage des sergents de ville? C'est le diable de fournir une preuve négative... Oui, ils sont tous pétris sur les deux modèles que ^ous avez sous les yeux. Regardez, académiciens et professeurs, contemplez ces deux têtes de magistrats militaires : il est bien clair que, même dans la force de la jeunesse, quand ils avaient la plénitude de leurs facultés, c'étaient non pas des quarts, mais des vingtièmes d'intellectuels... Et aujourd'hui les voilà sur leurs boulets, déprimés, finis : ça n'a pas •empêché de les choisir (quelle sélection!) pour occuper les fonctions les plus difficiles, les plus délicates. Ils sont juges d'instruction ! Je ne parle pas des affaires graves qui peuvent leur être soumises; ais n'est-ce pas à faire frémir de penser que, dans

les cas les plus simples, quand il s'agit d'uue faute contre la discipline ou d'un délit de droit commun, la liberté, l'honneur, quelquefois la vie d'un pauvre diable de sous-oflicier ou de soldat peuvent dépendre d'une instruction confiée à de pareilles incapacités ?...

J'ai idée que les demi-intellectuels qui m'écoutaient m'approuvèrent, sans croire pour cela attenter à l'honneur de l'armée et commettre un crime de lèse-patriotisme.

J'ai assisté à quelque chose de bien intéressant : le repêchage à la poignée de main. Le premier jour du procès, tout le monde a remarqué que, dans les salles des témoins et dans les couloirs y attenant, le commandant Esterhazy s'était tenu à l'écart, qu'aucun des officiers présents ne lui avait serré la main, n'avait causé avec lui. Les journaux ont même raconté que le général Gonse avait fait dire par un de ses subordonnés de l'état-major à M. l'archiviste Gribelin : « Le Général vous prie de ne pas parler à Esterhazy. » C'était le premier mouvement. On a bientôt jugé qu'il était mauvais et qu'il serait d'un déplorable effet que les officiers de Tétat-major et surtout les chefs de service des renseignements parussent lâcher leur protégé, l'homme à qui ses juges, après son acquittement, sont allés serrer la main, celui que dès le lendemain le général de Pellieux , général enquêteur, appelait « son cher commandant ».

Ces cerlidcats divers perdraient toute leur valeur s'il était démontré par l'attitude des officiers témoins qu'ils avaient pour l'acquitté du conseil de guerre une estime relative et réservée. Comment ces messieurs du service des renseignements auraient-ils pu plaider la culpabilité du colonel Picquart et par suite l'innocence immaculée du commandant Esterhazy ? Comment le général de Pellieux.

Page 1