‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 182 sur 185 · LES JARDINS DE LA VEUVE · texte numérisé non relu

LES JARDINS DE LA VEUVE

M. Lépine a, paratt-il, la Place de la Roquette étant démolie, découvert dans Paris une autre place publique, sur laquelle désormais au ront lieu les exécutions capitales.

(Les journaux, 1900.)

... Il est certain qu'on ne peut pas guillotiner les condamnés à mort rue de la Santé, où ils logent pour le moment. Un tel contraste entre le mot et la chose marquerait une déloyauté que je qualifierais d'incompatible avec l'état éraiuent de notre civilisation.

D'autre part, il est impossible de leur couper la

tête place de la Roquette, puisque la place de la Roquette n'existe plus. C'est clair.

D'excellents logiciens en avaient conclu que les condamnés à mort ne mourraient pas, et je n'y voyais pour ma part aucun inconvénient. Mai* M. Lépine, préfet de police, a revendiqué le droit imprescriptible qu'a la société de guillotiner ses enfants. Il a trouvé un bon endroit, et s'il ne dit pas lequel, c'est qu'il tient à garder un secret si précieux. Je suis obligé de citer ici quelques mots d'une interview remarquablement brillante, qu'il a bien voulu accorder à l'un de mes confrères.

« Permettez, a dit notre distingué préfet de police, que je garde pour moi seul un renseignement de cette importance.

(( Oui, j'ai trouvé un endroit aussi discret que la rue Messier à laquelle j'ai été jadis obligé de renoncer. Il y a, à Paris, une rue déserte, une place, un carrefour — employez le mot que vous voudrez. — qui est « idéal » pour le travail de Deibler : et si vous vous donniez la peine d'étudier le plan de la ville, vous le trouveriez comme moi... Vous ne devinez pas? Non? Alors tant mieux. Vous m'éviterez les inévitables réclamations du quartier. »

Ainsi parla M. Lépine à ce reporter, qui ne devina pas. Que dis-je ? il ne paraît même pas avoir cherché à deviner. Un journaliste ! Ah! plutôt que d'entendre accuser ma corporation d'avoir manqué à ses devoirs professionnels, je résolus de consacrer mes veilles à la solution du problème, je résolus de n'épargner ni les méditations ni les démarches. Que mes confrères sont donc dépourvus d'imagination! Eh quoi! ils ont fait chercher au public, dans les Champs-Elysées, à Saint-Cloud,. jusque sous les ombrages de la forêt de Saint-Ger-

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inain, des rouleaux d'or cachés dans des pots de fleurs, des tuyaux d'arrosage ou des boîtes de sardines, ils lui ont fait compter trois milliards de grains de blé dans un bocal, ils lui ont fait parcourir, en canots automobiles, vingt mille lieues sous les mers, — car nul n'oserait maintenant affirmer que c'était dessus, — et ils n'ont pas seulement songé à promettre cinquante pauvres louis au mortel qui découvrirait « la place, rue ou carrefour »^ ie lieu désert enfin, que M. Lépine connaît à Paris 1 Voulez-vous que je vous dise : ils ont été au-dessous de tout. Mais moi, je vais me couvrir de gloire, car je sais le secret de M. Lépine, et tel fut l'art de mes déductions qu'il ne reste plus à ce magistrat qu'une chose à faire : me nommer chef de la Sûreté. Et qu'il n'attende pas! Sinon je demanderai un peu plus encore : ses propres fonctions. Car j'ai toujours eu envie de marcher, à la mi-carême, en tète du bœuf gras.

Ne croyez pas que mon succès ait été facile, immédiat, foudroyant. Le génie n'est qu'une longue patience! Je mets une vaniteuse modestie à reconnaître que j'ai dû au contraire tâtonner, m'y reprendre à plusieurs fois, démolir de mes mains rigoureuses les constructions que je croyais achevées. N'avais-je pas d'abord supposé qu'il était question de la salle des pas-perdus de l'ancienne gare d'Orléans, du Panthéon, ou du Petit Palais des Champs-Elysées ? On voudra bien avouer, à mon excuse, que ces édifices sont absolument vides, déuués d'emploi, et que de plus, pour le Panthéon, il contient une magnifique fresque de M. Bonnat, représentant saint Denis qui marche d'un pied ferme, sa tête à la main; sans compter de terribles peintures du baron Gros. Mais un examen plus attentif des données du problème m'obligea d'écarter ces premières hypothèses; le nouveau

sphinx du boulevard du Palais a eu soin de préciser, en effet, qu'il s'agit non pas d'un endroit cou* vert, mais « d'une rue, place ou carrefour ». Ainsi, fidèle aux enseignements de mes illustres maîtres en littérature criminelle, Gaboriau, Edgar Poe et Conan Doyle, j'arrivai à restreindre le champ de^ mes investigations.

Et je découvris d'abord la cour de l'Institut. On eût dit d'une prairie, et la plus champêtre. Une herbe abondante y croissait, drue, mais courte. Je soupçonne que le concierge de ce petit parc désert la coupe, à des intervalles réguliers, pour donner à manger à ses lapins. Cette herbe exceptée, rien dans cette cour, absolument rien! Ni homme ni bête. De trois vases très laids, évidemment funéraires^ jaillissaient des flammes pétrifiées. Du ventre d'une Minerve, dans le fond, sortait un robinet. C'était tout. Un grand silence tombait des murailles sombres. Et je pensai que ces murailles, percées de beaucoup de fenêtres — dont quelques-unes à guillotine — appartenaient à l'Etat. Et qui donc exécute? L'Etat. Il m'apparut qu'il serait là chez^ lui, que personne n'aurait rien à lui dire. Etait-ce donc à la cour de l'Institut que M. Lépine avait pensé? On admettra qu'il y avait quelques motifsde le présumer. Pour éclaircir mes doutes, je fis. passer ma carte à M. Pingard,

« ...Et iibi solitudinem faciunt, patibulum appel-' lant, répondit-il, avec une érudition qui n'était pas exempte d'amertume, aux questions qui se près» saient sur mes lèvres. Toutefois, il faut bien que je l'avoue, le projet dont vous me parlez n'est pas sans présenter quelques avantages. Mieux vaut encore un échafaud de temps en temps qu'une statue tous les jours. C'est moins encombrant. Et il est impossible, si nous ne trouvons pas une destination plus utile à notre cour, qu'on ne nous mette

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