PIERRE MILLE
pas une statue : le monument de la Télégraphie sans fil, par exemple, ou un Triomphe de la République, ce qui serait bien pénible, monsieur! '^ar vous remarquerez que nous avons déjà la Minerveau-Robinet. Cela devrait suffire.
— Mais enfin, conlinuai-je, vous n'avez pas été officiellement prévenus ?
— Officieusement, me répondit M. Pingard avec discrétion, officieusement peut-être avons-nous été pressentis. Mais nous ne sommes pas les seuls. Ignorez-vous que tout près de nous, de l'autre côté de la Seine...
— N'ajoutez rien, fîs-je, j'ai compris : vous faites allusion au square de la cour du Louvre! J'aurais dû y penser plus tôt. Ne vous formalisez pas si je vous quitte un peu brusquement : je cours où le devoir m'appelle, »
Comment avais-je un instant pu l'oublier! Le «quare du Louvre est le seul endroit où personne n'ait jamais été assassiné, par la raison qu'on n'y a jamais vu personne. Ce fait remarquable a été noté dans plusieurs ouvrages spéciaux. Actuellement, je dois pourtant l'ajouter, il possède unliabi* tant. C'est le marquis de La Fayette, qui est mort en 1834.
On l'a planté là en effigie, et à cheval. M'étant précipité pour lui faire visite, j^eus quelque peine à le reconnaître. Non seulement son coursier était noir et gris, chose déjà bien contraire à l'histoire, qui ne nous a jamais parlé que du cheval blanc de ce gentilhomme libéral, mais ce gentilhomme libéral lui-même était tout tacheté. Osons dire le mot : il était pie! Cette particularité, assez fréquente chez certains mammifères, est très rare chez l'homme. Je ne pus réprimer l'expression de mon élonnement,
a Monsieur le marquis, lui dis-je, est-ce biea vous?
— C'est moi-même^ répliqua-t-il : Marie-Paul» Joseph-Roch-Yves-Gilbert du Motier de La Fayette. Et durant ma vie, j'étais aussi blanc que quiconque. Par malheur les Américains, qui sont des gens riches, ont tenu à donner à la République fran* çaise ma statue en plâtre métallisé, et la métallisation n'a pas tenu, à cause des intempéries. Je déteins, mon cher monsieur! Mais que cela ne vousempêche pas de me dire ce qui vous amène. »
Je lui exposai en peu de mots la mission que j'avais assumée.
« Ce serait,, me dit-il, une excellente idée que de^ me faire assister quelquefois encore aux spectacles dont je fus si souvent témoin, à l'époque la pluSi intéressante de ma vie. Cette place est d'ailleurs, vaste, bien aérée, et^ comme à Tlnslitut, l'Etat est ici chez lui. Mais je crains bien qu'on ne me laisse» à ma solitaire décrépitude : à quelques pas, hélas I quand vous aurez franchi les étroits guichets quime séparent de la rue de Rivoli, vous rencontrerez; un autre désert plus vaste et qui, depuis bien des^ années, demande avec insistance qu'on lui trouve une destination. Soyez sûr que c'est lui, et non ua autre, qu'a voulu désigner M, le préfet de police.
— Le Palais-Royal ! m'écriai-je illuminé.
' — '■ Oui, le Palais-Royal, répéta M. de La Fayette. Et puisqu'on a démoli les galeries de bois, n'est-il pas juste qu'on les remplace par le& bois- de justice? »
[Le Temps, 19Û0.>