LE NOUVEAU JOURNALISME
Quiconque a parcouru la France dans ces der» niers temps, a pu s'apercevoir des fâcheux résulats que la suppression de la discussion par la presse avait pour l'intelligence des populations. La presse libre ne montre souvent, il est vrai, qu'un coin des choses; mais c'est la seule ouverture par laquelle une foule d'esprits puissent pénétrer dans le champ des idées. Sans celte clarté, les ténèbres s'épaississent sur les esprits, les cerveaux se rapetissent pour ainsi dire et s'atrophient. Dans l'in» tervalle d'une année à l'autre, on pouvait constater les progrès de la décadence. Tel individu qu'oa avait laissé avec une lueur de vivacité était tombé dans la plus profonde somnolence morale. La torpeur gagnait toutes les tètes; les gens insti'uits et éclairés subissaient eux-mêmes sans s'en douter l'influence générale, et devenaient peu à peu incapables de saisir l'idée générale, de juger une question politique à son vrai point de vue, d'observer et de prévoir les événements.
Pendant le silence de la véritable presse, il s'est fait à l'usage de ce triste et nouveau public une
.5i ANTHOLOGIE DU JOURNALISME
«orle de j-ourBaiisme qm l'hebète chaque jour davantage. Le journal s'est mis à rôder dans les officies et dans les antichambres, à écouter aux portes, à frayer avec les valets pour avoir les secrets des oiaîtres; il fait la cour à Frontin, il le prend pour collaborateur, il arrange sa prose. Heureux encore s'il s'en tenait là; mais, non content de divulguer les secrets de la vie privée des honnêtes gens, il va chercher ces malheureuses femmes, que leur indi- .gnité même aurait dû protéger, pour les traîner sur la claie de la publicité. Embusqué à leur porte, il i note sur un calepin ceux qui entrent chez elles ou qui en sortent. Un tel journalisme a toujours existé, direz-vous ; c'est possible, mais il n'était ■destiné qu'à ce public désoeuvré, blasé, usé, qui foisonne dans les grandes villes, tourbe sans nonl de filles perdues, de chevaliers d'industrie, de littérateurs sans littérature, de faux artistes, de faux •écrivains, habitués d'estaminets, de foyers de théâîre et de coulisses. Ce journalisme n'entrait jamais dans le foyer de la famille ; il n'était pas lu par les honnêtes femmes. L'homme qui se respectait un peu rougissait si par hasard on le surprenait l'une ;de ces feuilles à la main. Aujourd'hui quel change- «lent! Le journalisme en question a trouvé moyen <de faire lire et vendre à des milliers d'exemplaires des obscénités que la police saisirait si elle les 'trouvait cachées au fond d'une arrière-boutique; il les pétale à tous les coins de rue; il se glisse en contrebande dans les familles, et plus d'un honnête bourgeois, qui i^ougirait d'entendre sur le prochain ie quart de ce que disent les journaux, les lit en tçiant, et se fait une idée de la société d'après un «écrivailleur dépravé qui exploite ces turpitudes. -On dirait que la société en est venue à ce point de ne prendre plus plaisir qu'à la littérature découpée •«n articles »et en chroniques, et quand on s'étonne
TAXILE DELORD
parfois du cynisme de ce journalisme d'alcôve et d'antichambre, il répond : « Je ne crains rien, je sui& un instrument de règne, un dérivatif; j'empêche la- France de s'ennuyer, je lui sers son scandale quotidien. C'est la vie publique qui doit être murée désormais; la vie privée m'appartient. Je tiensboutique de révélations à l'usage de ceux qui ont; besoin de se distraire. »
Le journalisme et le pays doivent exercer î'ui> sur l'autre un contrôle perpétuel; c'est ce qui formece qu'on appelle l'esprit public. Le contrôle ne cesse qu'au détriment de la presse et des intérêtsgénéraux de la nation. Si le public n'encourage pasle journaliste, s'il ne croit plus à lui, c'est en vaic que les lois rendront sa liberté à l'écrivain : l'indifférence de ses lecteurs lui enlèvera toute sa force. Pour résister au courant d'influences de toute nature qui l'entraînent, souvent malgré lui, le journaliste a besoin d'être averti, soutenu, fortifié, protégé par l'opinion qu'il représente et qui le fait vivre moralement. Cet échange d'influence, cette action du public sur la presse et de la presse snr le public, seuls peuvent nous donner, il faut lerépéter sans cesse, cette grande force de Vesprit public qui triomphe de tous les obstacles, et à laquelle l'Angleterre doit les progrès réguliers deses institutions et une prospérité qui s'accroît sans^ cesse. L'esprit national ne fait pas défaut à la- France, elle l'a toujours eu devant l'étranger, mai&l'esprit public lui a manqué chez elle. Là où il vit;.. cet esprit est la plus solide garantie de la liberté de la presse; là oîi il n'existe pas, les journaux ne pourront vivre; qu'ils s'appliquent donc à le créerl
[Revue nationale et étrangère, 1860.)^
Eugène Pelletan avait été d'abord un des plus brillants rédacteurs littéraires de la Presse. 11 apportait dans ses feuilletons une telle conviction que, à la suite d'une discussion purement historique, urf duel avec Louis Blanc avait été décidé. La Révolution de 1848 empêcha la rencontre. Les deux adversaires, courant à l'Hôtel de Ville, oublièrent leur querelle et se réconcilièrent. On raconte que Thiers, en apprenant ce dénouement heureux, s'écria en souriant : « Dieu soit loué! Si Pelletan avait tué Blanc, j'aurais été le plus petit homme de France! »
Eugène Pelletan était alors un des plus fervents parmi ceux qui entouraient Lamartine, qui l'appela, plus tard, au Bien public, journal fondé en 1850 par le poète dont la popularité politique avait été si grande et si brève.
Adversaire résolu du second Empire, journaliste militant, Eugène Pelletan soutint dans le Siècle, puis dans des brochures qui n'engageaient que sa responsabilité, dans VEstafeite, dans le Courrier de Paris, ses idées démocratiques, encourant amendes et condamnations. Un article du Courrier du dimanche lui valut trois mois de prison : il avait été défendu par Jules Favre.
Il fut élu député de la Seine en 1863 et montra au Corps législatif une courageuse activité. Son rôle dans l'opposition fut important. Au 4 septembre, il devint membre du gouvernement de la Défense nationale. Comme député, puis comme sénateur, il fut mêlé de près aux luttes contre toutes les réactions. Au demeurant, l'homme politique demeurait fidèle aux Lettres.
Les Droits de l'Homme, la Profession de foi du dixneuvième siècle, le Pasteur du Désert, la Femme au dixneuvième siècle, Elisée, voyage d'un homme a la recherche de lui-même, comptent parmi les ouvrages les plus caractéristiques qu'il a laissés.
On donnera ici, comme particulièrement représentatif du temps où il fut écrit, alors que le gouvernement de Napoléon III traquait la presse indépendante, un de ses articles, qui fut poursuivi :