LA LIBERTE COMME EN AUTRICHE
Il fut un temps où la France marchait à l'avantgarde de la liberté.
Elle possédait l'exercice même de la souveraineté, puisqu'elle tenait la clef de la recelte et de la dépense, puisqu'elle désignait le pouvoir, et qu'après l'avoir chargé de procuration, elle restait toujours debout derrière lui, et gardait toujours avec lui soa droit de parole, c'est-à-dire de surveillance.
Et ainsi, à toute heure et sans interrègne, directement ou indirectement, sous une forme ou sous une autre, avec une liberté ou avec une autre, la France influait toujours sur la politique du pays et gouvernait en participation avec le gouvernement; car quel homme d'Etat sérieux pourrait prendre n'importe quelle mesure chez un peuple libre sans tenir compte de l'opinion?
La France pensait et produisait à la fois, car penser et produire, c'est la même chose sous deux aspects ; tant vaut l'homme intime, tant vaut l'homme travailleur. Qu'est-ce que le travail, en effet, sinon le mouvement réglé par l'intelligence et approprié par l'intelligence aux besoins de la société ? L'activité d'un peuple progresse donc toujours en raison directe de son instruction, et son instruction en raison directe de sa liberté.
Mais autant la France savait produire, autant elle savait économiser. Lorsqu'on gagne honora-
Bleraent son argent, on le gagne à la sueur de son front, et on l'épargne en raison du travail qu'il a <5®wté. On ne jette au vent ou au luxe que la richesse improvisée au tripot de la Bourse ou dans l'industrie du pot-de-vin.
La France a ainsi réalisé, lentement, héroique-
ïnent, épargne par épargne, cette magnifique ré-
, «erve nationale où la pompe aspirante de l'emprunt
peut aisément puiser un milliard d'un seul coup de
piston.
' La presse libre avait toujours l'œil ouvert sur le tapis franc de la spéculation. Aussi on ne voyait ^uère à cette époque de réédition du Mississipi de la Régence, ni de maison de jeu déguisée en maison de banque, ni de Samuel Bernard monter, en «n tour de main, du fond de la rue Quincampoix au sommet de l'opulence, et retomber avec fracas, <lu haut de ses millions, sur les bancs de la police ■correctionnelle.
Le régime libéral offrait moins de drame à l'ima- •gination; il affectait même la modestie. Il faisait <;ependant beaucoup pour le peuple, négativement «t affirmativement, quoi qu'en dise la démocratie -apocryphe, en haine de la liberté.
.... Voilà l'œuvre du régime libéral; nous avons dit du régime et non pas du gouvernement; nous avons fait à dessein la distinction, car bien que le -régime et le gouvernement coexistent forcément, nous aurions tort de les confondre et surtout de ies impliquer dans la même solidarité.
Il est possible que le gouvernement marche au pas de la liberté, et alors c'est l'accord parfait; il est possible aussi qu'il réagisse contre elle, et alors il faut de deux choses l'une : ou que le gouvernecjment tue la liberté, ou que la liberté le dévore.
En tout état de cause, la liberté porte en elle une 'telle vertu intrinsèque qu'elle corrige toujours la
politique du pouvoir, et que sans lui, malgré lui, elle peut encore suffire à la grandeur et à la prospérité d'une nation.
Revenons au présent. Ce n'est pas que, dans le monde d'une certaine presse, on ait une objection de fonds contre la liberté en elle-même, ni qu'où reprenne contre elle le vocabulaire épuisé de l'école de Bonald. Ou tient de trop près à son siècle, on professe de trop haut le culte du progrès, pour répéter les phrases passées de mode de l'ancien régime. On éprouve au contraire au fond du cœur une passion secrète pour la liberté; on l'a même notée sur son carnet, de peur d'oubli, mais on conseillera volontiers de la mettre sous verre, comme une plante délicate, et de la laisser mûrira l'ombre, €n prenant soia toutefois d'en laisser respirer de temps en temps le parfum, pour tenir notre imagination en haleine.
La cause de la liberté est gagnée en théorie; ce n'est plus une question de principe, ce n'est qu'une question de circonstance. On n'invoque plus contre elle qu'une fin de non-recevoir passagère, et, pour le prouver au regard, on montre du doigt le chiffre de 89 gravé au frontispice de la constitution.
Ainsi, la constitution renferme deux constitutions dans l'une : la première visible, la seconde mystique; la première transitoire, la seconde définitive; l'une ajourne la liberté, l'autre la promet; l'une •expire en quelque sorte de jour en jour, l'autre procède au contraire insensiblement à l'œuvre de sa naissance; chaque tour d'aiguille sur ce cadran rapproche l'heure de la liberté : elle vient, elle arrive...
La France marque le pas en attendant, mais son ■esprit agite l'Europe. La Russie fournit en ce mo-
ment la première étape de la liberté. Nation historiquement enfantine, que la civilisation avait laissée emmaillotée dans l'état social du moyen âge, elle brise ce cadre étroit pour regagner le temps perdu; elle commence par le commencement, elle relève l'homme de la glèbe, elle abolit le servage.
L'Autriche elle-même entre en possession de la liberté. Devons-nous en croire cette fois les yeux de nos sens ? Quoi ! cette maison de Habsbourg, cette ennemie héréditaire de l'esprit humain, qui avait étouffé les peuples sous l'effroyable pression de son despotisme ! Quoi ! cette dynastie pétrifiée qui avait fait du dieu Borne le dieu de l'humanité, et eût dit volontiers comme ce capitaine à sa compagnie : L'immobilité est le plus beau mouvement de la manœuvre; la voilà maintenant qui remue, qui avance, qui fait amende honorable à la liberté qu'elle avait tant de fois sabrée !...
L'Autriche possède encore la liberté individuelle dans toute sa plénitude. Une fois de plus M. de Schmerling vient de proclamer l'inviolabilité du foyer. Le père de famille autrichien pourra désormais dormir en sûreté, un agent de police ne viendra plus, comme un voleur de nuit, crocheter sa porte et le surprendre dans son premier ou son dernier sommeil.
L'Autriche possède en outre une liberté de la presse à l'état de projet. Ce projet, encore empreint d'une certaine défiance, reconnaît cependant à tout citoyen autrichien le droit de fonder un journal, sous l'unique réserve de faire une déclaration préalable à la police et de déposer d'avance un cautionnement de huit mille florins.
La modestie du chiffre témoigne de la bonne intention d'étendre plutôt que de resserrer le droit
d« discussion. En l'absence du jury, encore ignoré du code autricliien, les cours supérieures, en cas de délit, pourront seules prononcer sur le texte incriminé, mais devant tous, mais toutes portes ouvertes, mais avec l'entière publicité des débats, pendant comme après l'audience.
Lorsqu'un peuple possède l'élection, la tribune, !a presse, c'est-à-dire les trois libertés théologales, il possède toutes les autres de surcroît comme dans TEvangile, il n'a plus qu'à vouloir prendre la peine de les acquérir, ou plutôt de les dicter au pouvoir.
Et l'Autriche pourrait repousser aujourd'hui ce coup de fortune? Nous savons que le passé donne le droit de la défiance; mais dans l'état actuel, que peut-elle gagner à rejeter la liberté, que peut-elle perdre à la saisir?
Qu'elle la saisisse d'abord; si on cherche à la lui reprendre, eh bien, alors comme alors !.. mais d'ici là elle aura le temps de se donner dans la liberté même une place de sûreté. La liberté d'ailleurs développe l'énergie du patriotisme. Un citoyen vaut toujours mieux qu'un sujet.
Il y a ensuite habileté à mettre la liberté sous la sauvegarde de la loi écrite, car pour frapper l'une il faut tuer l'autre auparavant; c'est déjà quelque chose que de forcer l'empereur d'Autriche à n'être plus qu'un émeutier, le jour où il voudrait retirer la constitution.
Quant à nous. Français, que la destinée incline à la modestie en fait de liberté, nous accepterions volontiers la chance faite à l'Autriche comme un acompte précieux du 89 promis. Nous nous réjouissons toutefois en bons voisins de la tentative de M. de Schmerling; nous y voyons même une nouvelle victoire delà France sur le Danube.
Car partout où la liberté fait une nouvelle conquête, le peuple français a bien le droit de réclamer
une part de paternité. N'est-ce pas lui, en effet, le premier ouvrier, le premier debout à l'œuvre, le premier enfin qui a proclamé la théologie nouvelle des di'oits de l'homme et l'a défendue de son sang et de son génie ?
{Courrier du Dimanche, 3 nov. 1861.)