CHOSES DU JOUR
Je suppose que nos descendants, privés par impossible de renseignements exacts sur notre histoire contemporaine, soient seulement en possession d'une collection du Constitutionnel. Ils verront sans doute dans les conseils de ce journal la cause des erreurs les plus graves de notre gouvernement dans les affaires du dedans et du dehors. Ils ne s'expliqueront guère l'influence prodigieuse de cette feuille publique sur la conduite du pouvoir et sur les destinées du pays. Ils attribueront sans doute cette influence du journal au talent de ses rédacteurs; mais comme | ce talent ne pourra se découvrir, ils en concluront que le goût a prodigieusement changé et déduiront de ce fait mille théories ingénieuses sur les variations du goût et sur l'histoire de notre littérature. Je soupçonne que quelques-unes de nos théories les plus brillantes
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sur l'histoire littéraire et politique de l'antiquité sont fondées sur des bévues aussi complètes et aussi comiques que le serait celle de la postérité «i elle raisonnait un jour de la sorte à propos du Constitutionnel.
Pour nous qui sommes à l'abri de cette erreur et qui savons à quoi nous en tenir, nous avons le droit d'appeler le Constitutionnel a. la barre de l'opinion et de lui dire : « Qu'avez-vous conseillé au gouvernement de la France depuis une dizaine d'années? — J'ai conseillé, répondrait-il, s'il était sincère : 1° de créer et d'achever l'unité italienne; 2® de prendre parti pour le Sud dans la guerre civile des Etats- Unis et de dissoudre l'union américaine; 3° de favoriser l'établissement de l'unité allemande; 4° et de fonder en passant (j'allais l'oublier) un empire au Mexique. — Vous avez donc parlé, ô Constitutionnel, dans la première affaire en excellent Italien, dans la seconde en Anglais patriote , dans la troisième comme un Allemand ambitieux et dans la quatrième comme un utopiste. Mais quel jour avezvous été bon Français, raisonnable, soucieux, non point d'une vaine popularité et d'une gloire apparente, mais des intérêts sacrés et de la vraie grandeur de votre pays ? Votre patriotisme cosmopolite s'abaissera-t-il enfin jusqu'à votre terre natale et vous souviendra-t-il un jour de la langue que vous êtes censé parler? »
Dans un des voyages de Gulliver, celui de Laputa, l'ile volante, on raconte l'histoire d'une dame de la cour, très belle, aimée par les plus galants hommes, qui s'enfuit pour aller vivre avec un palefrenier. Elle est dépouillée, battue, abêtie un peu plus tous les jours ; mais c'en est fait, elle y a pris goût et ne peut être arrachée à cet indigne amant. Cette histoire me revient à l'esprit quand je vois la France, l'oreille attentive à la voix du Constitution-
nel et cherchant à lire sa destinée dans un tel oracle.
Qui eût jamais cru que le premier de tous les arts, le saint et nécessaire art de lire, pût devenir dangereux pour la raison publique ? Et cependant, qu'on se le demande en bonne conscience, quelle dose de raison ne faut-il pas supposer au peuple français pour le croire à l'épreuve de ce qu'on lui fait lire tous les jours ? Les deux tiers des lecteurs de Paris sont exclusivement attentifs à l'histoire de Rocambole et à d'autres histoires de voleurs pleins d'adresse ou d'assassins pleins de beaux sentiments. La moitié du troisième tiers passe dans les journaux petits ou grands tout ce qui ne concerne pas, de près ou de loin, la liste des témoins dans l'affaire Sophie Chauvin, femme Stransach et consorts. Quant au reste de ceux qui lisent, ne vous attendez-vous pas du moins à trouver là le petit nombre des élus, le sel de la terre, ce que la France possède encore de citoyens s'intéressant aux affaires publiques? Voyez cependant de quoi se nourrit ce petit nombre ? Des idées les plus niaises et les plus contraires à l'intérêt public sur la politique étrangère et intérieure qui convient à la France. Cette élite est proprement la pâture des faux démocrates et des humanitaires. Que reste-t-il donc au bon sens, à la raison, à la justice, à l'amour vrai du pays ?
Rien en vérité, sauf cet instinct merveilleux qui dort dans le sein de la multitude et qui l'avertit parfois à temps de certains périls. Cet instinct, rebelle aux sophismes, est le fruit caché, mais précieux, d'une longue vie nationale et de certains penchants devenus une seconde nature, comme chez le chien de chasse qui, avant d'avoir vu le lièvre, sent vaguement qu'il doit lui courir sus.
C'est vainement, par exemple, que le peuple français lit tous les jours l'éloge de l'unité allemande et