‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 38 sur 185 · PRÉVOST-PARADOL · texte numérisé non relu

PRÉVOST-PARADOL

ne lit plus guère que cela. L'intelligence française •est sans doute obscurcie par cette lourde nuée du journalisme, mais la vue du Prussien, déjà maître <îe l'Allemagne et arrogant héritier des empereurs germaniques, remue le cœur français en dépit de lui-même, et l'instinct national fait un visible «ffort pour percer la couche épaisse de la sottise publique.

Ces instincts salutaires et quelques grands souvenirs soutiennent encore l'esprit français contre tant de causes qui le dépravent et le rabaissent. Que le hasard vous réunisse pendant quelques heures avec quelques hommes médiocrement cultivés, mais pourvus cependant d'une éducation moyenne et éclairés par l'expérience de la vie; que les affaires publiques viennent insensiblement à être en jeu, qu'il soit question de la France, et vous verrez bientôt combien de raisons, quel goût pour la justice, quel instinct du vrai, quelle dignité native, quel amour du pays sommeillent encore dans les âmes. Vous aurez même du malheur si le pur esprit de 89 ne se dégage, comme une vive flamme, du milieu de cette réunion passagère, et vous sentirez aussitôt, avec une sorte d'émotion religieuse, que le vrai génie de la France était avec vous. Oui, c'est vraiment là la fenêtre ouverte soudainement et la langue de feu dont parle l'Ecriture! Mais ce brûlant éclair a bientôt passé, et chacun reprend, confus et en silence, le chemin de sa maison.

Noble et chère nation, qui donc plaidera ta cause comme il convient auprès de la postérité trop sévère ? Qui expliquera, comme il est juste, ton découragement par tes échecs, ta lassitude par tes chutes, ton dégoût par tant de sublimes et stériles efforts? Comme cet homme à la main malheureuse, dont on raconte l'histoire aux enfants, qui ne pou-

vait marcher sans faire uu faux pas, ni loucher un meuble sans le briser, ni tendre la main sans renverser quelqu'un ou quelque chose, et qui finit par rester cloué sur sa chaise de peur de faire crouler la maison, tu demeures immobile et sans voix, pleine de défiance contre toi-même et aussi de surprise, déconcertée par le sentiment môme de ta force et par cette impuissance de la faire tourner à bien. Mais ce mauvais Sort n'est pas éternel et cette contradiction doit cesser un jour.

[Courrier du Dimanche, 29 juillet 1866.)

Il fut, en son temps, un des ténors de la Chronique. Il était volontiers mordant. Il l'avait particulièrement été, sous le pseudonyme de Yan Engelyom, dans son Courrier de Paris de V Indépendance belge, où il parlait fprt librement des écrivains en pleine renommée.

Il avait amoncelé des rancunes qui firent éclater l'orage sur sa tète quand, d'abord dans une petite feuille obscure, on évoqua le souvenir d'une faute de jeunesse, d'une imprudence qui avait failli le mener en justice, et dont on se plut à exagérer la gravité. 11 avait signé d'un nom d'emprunt un billet pour une somme insignifiante. Roger de Beauvoir, qui avait été malmené par Van Engelyom, écrivit un article cinglant sur Jules Lecomte, article qui se terminait sur un mot cruel : il y était question de la rue où devrait habiter le chroniqueur : rue Duphot '.

Jules Lecomte, mis ainsi à l'index, s'alarma et s'exila pour quelque temps. Arsène Houssaye a raconté que» pendant un de ses voyages, il passa à la petite cour de Parme, où régnait Marie-Louise, et qu'il ne fut pas indifférent à la souveraine du petit duché : « Quand je me suis réveillé le matin, écrivait-il à un ami, j'ai pu me figurer que j'étais l'empereur. »

Rentré à Paris, il écrivit de nombreux livres, revenant

1. Il est juste, pour la mémoire de cet écrivain, de dooner ici sa défense : a Sait-on ce qu'on fait, est-on responsable quand la fougue do la vingtième année vous monte h la tète? disuit-il à Philibert Audebrand. Et, après trente années de regrets et de travail, n'a-t-on donc pas opéré sou rachat? Qu'estce que c'est donc que ce monde sans pitié qui ne veut tenir compte d'aucun des ellorls que fait un homme do cœur pour payer avec usure une faute de jeimcsso? » Jules Lecomte coaserva d'ailleurs do solides amitiés.

parfois aux aventures maritimes par lesquelles il avait débuté, mais parlant surtout de la vie parisienne, comme dans le Perron de Tortoni.

11 fut jusqu'à sa mort le chroniqueur du Monde illustré. Au théâtre, il avait donné plusieurs pièces, dont la plus importante fut le Luxe, à la Comédie française, en 1857,

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