LOUIS ULBACH
brouillards. Le nez, long, saillant, exclut toute viva» cité. Je n'aime pas qu'un homme d'Etat porte des moustaches, ni surtout qu'il les porte longues. En voilant sa bouche, il se tire trop souvent d'embarras et masque l'impuissance de son sourire ou le pli trop faible de sa réflexion. Les moustaches sont souvent la prétention banale des physionomies sans originalité. Les hommes de génie n'ont pas de moustaches. Il est vrai que beaucoup d'imbéciles n'en ont pas non plus. Le teint est mat; tout le visage est comme saupoudré d'une fine poussière grise qui a volé de quelque chemin ennuyeux.
... Un jour, un écrivain, que je pourrais nommer, trouva sur un registre d'hôtelier, en Italie, une page qu'il déchira. On y lisait le nom d'un voyageur et sa profession. Le passant avait écrit : Luigi-Napoleone, conspiratore. La signature, qui existe encore, est-elle vraie? Un plaisant, faisant de l'histoire sans s'en douter, a-t-il naïvement défini la fonction du neveu de l'empereur; ou bien celui-ci, qui combattait alors contre l'Autriche, s'est-il révélé dans la seule confidence qu'il ait faite de sa vie?
Quoi qu'il en soit, sur le trône comme en exil, aux Tuileries comme dans le fort de Ham, les actes de Louis-Napoléon empruntent volontiers du mystère et du prestige au procédé des conspirateurs...
Ce n'est pas seulement une habitude d'éducation; c'est une nécessité du caractère que j'ai peint. Les hommes timides auprès des femmes ont de brusques et farouches élans parfois : ils ne sortent de leur réserve que par des coups de foudre.
L'empereur est timide, et il agit avec les hommes de son entourage comme ces amoureux embarrassés de détailler leur amour.
Il n'aime pas la discussion. Il écoute sans répondre; il interroge, pour préparer l'heure de sa décla*
'ration, non pour ctre conseillé. C'est souvent la nuit que cette heure sonne. Alors, dans la veillée, il écrit la destitution d'un ministre ou un manifeste. Il croit en lui, ce qui est une force; mais en lui seul, ce qui est une faiblesse. Pourtant, il est accessible à toutes les idées modernes, contre lesquelles il ne suscite aucune contradiction, parce qu'il lui faudrait alors prendre la mesure exacte de son rêve, mais qu'il comprend en théorie et qu'il adopte, quand elles n'empiètent pas sur son système.
Il a rêvé l'extinction du paupérisme; il le rêve encore. En attendant, il éteint les misères de ses amis, et M. Walewski a eu, pour son compte, la ferme des Landes, qui devait être la colonie des pauvres.
Il aime le luxe et le beau style, j'entends le luxe -d'apparat, celui que fournit Belloir, Godillot ou M. Haussmann, et le beau style de M. de la Guéronnière; mais il n'aime pas assez les arts et l'esprit, et il n'a jamais permis qu'on citât de lui un mot, une sentence, un trait. Il ne tolère même pas auprès de lui un de ces Esopes complaisants qui enrichissent les anas des dynasties.
Son plus grand bonheur aura été de passer pour un oracle, toujours à la veille de parl-er.
Ni grand orateur, ni grand écrivain, ni grand historien, ni grand général, M ne saurait être grand
.politique, puisque l'art de conduire les homnies ne peut se concevoir sans la faculté de les attendrir, de les éclairer, de les juger, de les faire manœu-
<^ vrer à propos.
(Brochure. Imprimerie Voitelain et C'*^, 1869.)
MARCELIN
Il fut le créateur et le directeur très actif de la Vieparisienne qui, dans la papillotante formule qu'elle avait alors, eut une grande vogue sous le second Empire. « Marcelin, la Vie parisienne, — a écrit Taine, — pendant vingt-cinq ans, ces deux noms ont été accouplés : il avait fondé seul son joui*nal; il y écrivait et dessinait; il y inspirait tous les autres écrits et dessins. C'est lui qu'on apercevait à. travers le numéro de la semaine : iï y peignait les moeurs élégantes et s'adressait aux gens du monde : on lui prêtait leurs goûts, leur caractère, leur façon légère et gaie de prendre les choses, de jouer avec la vie, de l'effleurer, de n'y cueillir que l'amusement de la journée ou de l'heure. » L'homme, cependant, avait un fond de mélancolie qui lui venait des épreuves de sa première jeunesse et du regret même d'un succès qui le liait au genre où il semblait avoir trouvé sa voie. « Il souffrait d'être au service de la mode. »
A la Vie parisienne, Marcelin, qui voulait que soa journal fût une suite de piquantes causeries, attira des écrivains connus, Taine lui-même, qui y donna les Opinions de Thomas Graindorge, Ludovic Halevy, Gustave Droz, Quatrelles: il en forma d'autres : Gyp, Richard 0' Monroy, Ange Bénigne...
Pour les articles de Marcelin, qui donnait le ton, ils ne sont plus guère que du vin mousseux éventé. On peut, d'ailleurs être frappé, quand on les relit aujourd'hui, d'un certain désabusement sous leur frivolité. Du moifls composent-ils de petits tableaux qui conservent leur intérêt comme peinture du coin d'une époque.