BIARRITZ
Neuf heures du matin. Un soleil éclatant fait craquer le plancher de la chambre; à travers les vitres, un ciel bleu cru, sur un toit, de tuiles rouge cru, au-dessus d'un mur de chaux blanc cru. On ouvre la fenêtre. Plus la moindre trace de pluie sur le sable sec de la cour. Au-dessus du toit à l'horizon, un immense pan de velours bleu ourlé de blanc; c'est la mer, calme, chargeant l'air d'acres senteurs.
La cour caquette ensoleillée; un va-et-vient de jupes éclatantes retroussées et de pantalons blancs entrés dans des bottes de cuir fauve; toquets anda» lous, chapeaux tyroliens; on part pour le bain. Suivons le monde. Le Port-Vieux n'est plus reconnaissable. La petite anse semble maintenant un décor d'opéra-comique, frais et ombreux en bas, inondé de lumière en haut; sous le soleil cru les moindres saillies des poutres, des toits ou des balustrades des cabines projettent une ombre noir bleu, dessinée nette sur la partie lumineuse embrasée. Les costumes bariolés et les peignoirs blancs, qui sèchent, se colorent comme ambrés par la chaude lumière. Et en bas, dans l'ombre fraîche, une foule diaprée, babillant, allant, venant jusqu'à la dernière limite du sable que la mer mouille; au delà, baigneurs et baigneuses vont prendre leurs ébats, après avoir traversé tout ce monde qui les épluche au passage. Qu'il fait bon ici! Accoudonsnous à la balustrade et regardons. Quelques progrès aux costumes de bain de ces dames : tons vifs, molletons blancs, ou bleus, ou rouges, agrémentés de noir; grandes écharpes de laine à gros nœud derrière; gracieux petit chapeau de toile
MARCELIN
cirée, avec tout un système de gros pompons de laine de couleur, sur le devant, sur les côtés, et en bricoles d'oreilles. Le pantalon plus court; quelques bras nus. Toutes innovations charmantes où la morale ne perd presque rien.
Qu'importe d'ailleurs ici le contenant; l'œil avide cherche le contenu et le trouve aux saillies où se colle le sarrau mouille...
... Femme, si peu qu'on t'ait vue dans ce court moment où tu quittes l'eau pour reprendre ton manteau de toile cirée, si peu que laisse deviner de ton visage ce petit chapeau marin rabattu sur les yeux, tu nous fais battre le cœur. Sur ton talon blanc dont le sable garde à peine l'empreinte, ton corps porte gracieux, aisé, harmonieux, avec un voluptueux remous de hanches à chaque changement d'aplomb. Les jupes! Hypocrisie et conventions où se replie la femme, d'où elle nous mène par l'ignorance ou l'illusion du dessous. Dégagée d'elles, la voilà telle que la nature l'a faite, toute faiblesse et tout charme, et elle nous tient plus fortement encore... Douces fins de la nature ! Infinie bonté qui a mis à sa loi la plus essentielle, la plus délicieuse récompense!... Etre charmant, en vain tu éloignes de ton corps ce sarrau qui te moule, on a vu la courbe charmante de tes reins, et le feu court dans nos veines rien qu'à deviner l'ampleur de tes flancs charnus, où l'enfant s'abritera si bien... Ce soleil de Grèce pousse au lyrisme. Ceci dit d'ailleurs pour cette belle enfant brune à peau blanche qui là-bas sort lentement de l'eau, et non pour la truite portugaise à moustaches qui l'accompagne.
L'appétit à tout vous est revenu. On regagne l'hôtel tout en chantonnant, lorgnant les manolas et les marchesas en falbalas Louis XVI, qui remplis- ;sent ces petites rues de leurs énormes proémi-
iiences postérieures. Elles trottent, ballottent et chatoient au grand jour, à la fois satisfaites et em- "îjarrassées, comme des actrices habillées trop tôt. Tout particulier, leur coup d'oeil de franc-maçoa- ■nerie, à jauger un nouvel arrivant à la plus ou moins grande fantaisie de son costume. Le règne de nos bottes hongroises et de nos houseaux fantaisistes semble près de finir; la pluie les motivait •encore hier , aujourd'hui le pantalon de coutil blanc s'étale de plus belle, ou large et droit, ou -collant du haut et très évasé du bas, à la matelot. Sur toutes les têtes, le coquet et souverainement ridicule soufflet empanaché visant au chapeau tyrolien. Le couronnement d'un costume implique rigoureusement non seulement la jaquette grise à -collet vert, mais aussi le gilet rouge, les larges bretelles et la haute ceinture à plaque d'argent, les anolletières de laine de couleur et les genoux nus du vrai Tyrolien; avec le costume de ville, il semh\e un faux nez oublié sur un habit noir au lende- «nain du carnaval. Lord X..., qui le premier risqua le feutre mou, avait trouvé un compromis dès l'an -dernier à Dieppe : précisément une sorte de blouse grise à collet vert, très échancrée en cœur, laissant sur la poitrine le linge de la chemise s'étaler blanc, .rehaussé par les flots d'un gros nœud de cravate de couleur; à la taille plissée, la vraie ceinture du bourgeron à pan des compagnons charpentiers. Mais lord X... est un beau gars à taille fine qui ne risque pas d'être pris pour un roulier, et tout le monde n'en peut dire autant.
Est-ce l'appétit, le gai soleil, les toilettes fraîches, mais notre déjeuner d'hôtel est charmant. On j abote en espagnol de tous côtés; des yeux noirs brillants et bien fendus, s'ouvrant si grands, si grands, mangeant tout ce qu'ils regardent. Au travers, les portes-fenêtres ouvertes sur la cour, ua
MARCELIN
piaffement continu de chevaux basques attelés à des petits paniers d'excursion. Le café pris, délicieuse fumerie d'un interminable cigare, sur la falaise, le dos dans l'herbe, à gober l'air et le soleil sous le parasol. Faire quoi que ce soit, aller où que ce soit, lire, parler, à quoi bon? Tout au plus ai-je la force de mâchonner un certain air napolitain que chantait Mario, en costume de pêcheur, au troisième acte du Ballo in Maschera :
Di' tu se fedele.
Il flutto m'aspetta.
Air interminable et doux comme cette flânerie, et si fin, et si délicat, qu'il me revient en tête à chaque rare bon moment de ma vie...
(Za Vie Parisienne, 1868.)
A. ROGEARD
Les Propos de Labiénus, qui parurent en 1865, dans la Rii>e gauche, firent alors grand bruit, non pas seulement en France, mais aussi à l'étranger. C'était un pamphlet singulièrement violent, à l'occasion de la publication par Napoléon III de sa Vie de César. « Ce buveur de sang, y était-il dit, n'a plus qu'une soif, celle des louanges. » Ce pamphlet appartient à l'histoire; le nom de son auteur, Auguste Rogeard, est presque oublié.
Rogeard était un lettré. Sorti de l'Ecole normale, il avait été professeur ; révoqué pour n'avoir pas voulu prêter serment à l'Empire, il avait vécu, alors, en donnant des leçons et en composant des manuels classiques. Se» opinions avancées, sa fréquentation des milieux où l'opposition était la plus déterminée le firent arrêter plusieurs fois. Il s'était signalé par des articles attestant un âpre talent. Par des applications transparentes, c'était de Napoléon III qu'il parlait, dans la Rive gauche, sous couleur d'évocations du monde romain.
Les Propos de Labiénus réunis en une brochure excitèrent une vive curiosité, surexcitée par les mesures de police qui traquaient ces pages durement mordantes. Rogeard, qui avait pu se réfugier en Belgique, — d'où il était d'ailleurs bientôt expulsé, — fut condamné par contumace à cinq ans de prison.
A sa rentrée en France, après le 4 septembre, il colla bora au Vengeur, le journal de Félix Pyat. Il fut élu membre de la Commune, mais refusa de siéger à l'Hôtel de Ville et continua à servir par la plume le gouvernement insurrectionnel. Il put s'évader de Paris, gagner la Suisse, puis l'Autriche, où, comme autrefois en Bel» gique, il ne put trouver asile, et il revint en Suisse.
M. Vuillaume, dans ses Cahiers rouges, a longuement parlé de Rogeard. Le silence s'était fait sur le nom, pendant quelque temps si répandu, de l'auteur des Propos de Labiénus,
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