THÉODORE DE BA^' VILLE
Terdoyaats et charmants du cimetière de Montrouge, que la hache doit «voir abattus, à l'heure qu'il est. Sacrifice nécessaire, car derrière l<es ar- Jbres touffus il pousse naturellement des Prussieas. Ils ne sont pas là, Dieu merci ! Avant d'y être, il leur reste à venir à bout de nos mobiles et à affronter les feux croisés de nos soldats de marine qui pointent si juste ; mais il faut se défier de toutes les feuilles vertes! Celles du cimetière sont d'ailleurs les dernières qu'on voit au loin dans l'immense campagne sèche, ravagée et nue. Mais la nature s'arrange toujours pour que rien ne manque à ses pompes triomphales : aussi me fut-il donné de voir cette vaste terre de poussière et de cendre se revêtir tour à tour de riches étoiles d'améthyste, de pourpre, de rose, de safran et d'hyacinthe, grâce à un superbe coucher de soleil parfaitement classique et terminé par un globe de feu tel qu'aurait pu le souhaiter (et le décrire) Bernar- -din de Saint-Pierre ou Chateaubriand lui-même.
Mais, à la nuit noire, pendant ma faction de minuit à une heure, c'étaient encore d'autres féeries et de plus riches splendeurs. Les feux électriques de la marine, sans cesse déplacés, éteints, rallumés, inondaient de lumière ou replongeaient dans la nuit telle ou telle partie de la campagne, parfois ■devant moi jusqu'au bout de l'horizon, habillant le paysage de marbres et de métaux fantastiques, et, tout à coup, me montrant au loin, rangés en longues lignes et l'arme au bras, des mobiles dont les vêlements de toile bleue et d'écarlate prenaient sous le large rayon des aspects de pierres précieuses, tandis que leurs jeunes visages respleudissaientcomme dansune apothéose. Ainsi, me disais-je, ainsi faisait naguère la Poésie : elle éclairait de sa puissante fiamme et revêlait d'un manteau de pierreries ce qui, sans elle, fût resté caché ; mais elle
aussi, elle renaîtra quand la République aura secoué de son manteau et de sa chevelure toutes ces Allemagnes, car l'Univers ne saurait se passer de la poésie de la France.
[Le National, 25 septembre 1870.
FRANCISQUE SARGEY
Francisque Sarcey a raconté dans ses Souvenirs de jeunesse comment il écrivit son premier article. Il était alors professeur à Grenoble. Il était venu passer quelques jours à Paris chez son camarade de l'Ecole normale, Edmond About, qui, déjà, avait conquis la renommée. Tout Paris affluait dans sa maison, largement ouverte. « J'entendais pétiller le bruit capiteux de la conversation parisienne. Je me sentais comme grisé de ce parfum subtil et pénétrant qui se dégage de la vie du boulevard et qui tourne la tête des provinciaux comme la fumée d'un premier cigare enivre le collégien qui l'aspire délicieusement entre deux études... » Il jeta sur le papier quelque quatre cents lignes et les fit lire à About, qui lui conseilla de les envoyer au Figaro, alors bi-hebdomadaire, et trouva le pseudonyme que devait prendre le jeune professeur, en raison de ses fonctions. Ce pseudonyme, c'était Satané Binet. L'article parut et fut suivi de plusieurs autres. Dans un autre voyage à Paris, Sarcey rencontra Villemessant, qui lui ouvrit son journal, et il quitta l'Université pour la presse. Il collabora à V Illustration, au Nain jaune, puis fut chargé du feuilleton dramatique à l'Opinion nationale : il y apportait la passion du théâtre, son goût de la discussion, sa bonne humeur. Il chroniqua au Petit Journal, écrivit au Journal de Paris, où il retrouvait des universitaires comme lui, devenus journalistes. Puis il entra au Temps, où grandit son autorité de critique, par sa franchise parfois un peu rude, par sa conscience, par sa sincérité. « On n'imagine pas, écrivait Jules Claretie, une première représentation sans cette sorte de président, robuste, attentif et passionné, qui n'avait d'autre désir, en entrant dans une salle de spectacle, que de s'y plaire. » Il devait être, à soixante et onze ans, aussi assidu au théâtre qu'aux jours de ses débuts. Emile Faguet, quand
Sarcey mourut, calculait que le critique avait dû assister, pendant ses quarante ans de feuilleton, à quinze mille représentations.
'^> « Pour réussir dans la critique, a dit de Sarcey Henry Fouquicr, il avait tout ce qu'il fallait : une grande facilité assurée, comme presque toujours, par un fond solide d'érudition, une belle indépendance d'esprit et de caractère, très réelles l'une et l'autre, car s'il se montra réfractaire à certaines formes d'art, ce fut en toute conscience, et jamais il ne s'aperçut qu'il s'était trompé sur quelque point de théorie ou sur quelque personnalité sans trouver une joie à confesser et à réparer son erreur. »
Sarcey connut la grande popularité; elle s'attestait parfois par des railleries. Il les acceptait avec sa bonliomie coutumière.
Son activité était considérable. En dehors de ses feuilletons, il fut un des principaux collaborateurs du XIX' Siècle d'About, et il n'est guère de journal auquel il n'ait donné des articles, qui avaient toujours leur public.
Il avait été, dans les dernières années de l'Empire, un des initiateurs de la Conférence, et il a narré, d'une façon piquante, comment il se lança dans ce genre, alors nouveau. Il devait rester un des conférenciers qui eurent le plus d'action sur leurs auditeurs par sa rondeur, sa bonne foi, la vie qu'il mettait dans son enseignement. Rien de plus juste que ce mot, qu'il pétrissait ses sujets « de ses gros doigts agiles ».
Il a laissé plusieurs volumes, le Mot et la Chose, recueil de chroniques parues dans V Illustration, Etienne Moret, le roman d'un professeur malheureux, le Nouveau Seigneur du village, une galerie de portraits, Comédiens et comcdiennes, les Souvenirs de jeunesse et les Souve^ nirs d'âge mur, un volume d'impressions sur le siège de Paris, etc.
TRAUCISQUE SARCEY 191