LA COMÉDIE-FRANÇAISE PENDANT LE SIÈGE
C'était fête hier... Peut-on, en temps de sièg-e, user de ce mot qui sent la joie? Eh bien, ouil c'était fête à la Comédie-Française.
Elle rouvrait, ou plutôt elle entr*ouvrait sa porte depuis si longtemps fermée, et l'affiche portait les noms éclatants, les vieux et patriotiques noms de Corneille et de Molière. Il s'agissait d'une bonne action à faire : la recette à donner aux blessés, c'était l'excuse. Une belle, bonne et valable excuse. Mais, disons-le tout haut : la Comédie-Française n'en avait même pas besoin.
Elle peut — j'oserais presque dire elle doit — rester ouverte, comme le Musée du Louvre, comme la Bibliothèque Nationale, comme tous les lieux d'étude, où l'on vieul goûter, admirer les chefsd'œuvre, et se rasséréner l'àme, se retremper les forces dans cette virile contemplation.
■ Le public avait répondu avec transport à cet appel de Corneille et de Molière. Plus de deux mille personnes se pressaient aux abords du théâtre, et la veille, plus de mille autres s'étaient vu impitoyablement fermer le guichet à la figure :
« Il n'y a plus de places! »
Aussi, la salle était-elle pleine comme aux plus beaux jours. Point de toilettes; et des robes som- I>rcs partout, et pas d'autres couleurs voyantes que la bande rouge du garde national éclatant sur nombre de pantalons. Mais une animation sérieuse et forte sur les visages, une joie mâle de se retrouver tous ensemble, et de sentir les cœars vibrer à l'expression des mêmes sentiments.
La toile s'est levée à deux heures. Les acteurs
et actrices de la Comédie-Française, et quelques amis de la maison, étaient assis en demi-cercle; au milieu, la table traditionnelle du conférencier, surmontée du verre d'eau classique.
M. Edouard Thierry s'est avancé, un papier à la main. Comme il tremblait, et que sa voix était altérée par l'émotion! Il a lu un petit discours qu'il a comparé lui-même à ces harangues de rentrée que faisaient autrefois au public les semainiers de la Comédie-Française après les vacances de Pâques. Il a demandé pardon pour son décor : c'est le seul qui soit resté au théâtre encombré des blessés de l'ambulance. Il a prié qu'on permît aux artistes de réciter Corneille et Molière en habit noir et en robe de ville. On aurait permis bien d'autres choses.
Disons pourtant que, les costumes ne manquant pas, ce scrupule était peut-être trop délicat. Du moment que vous jouez une scène, c'est apparemment pour frapper le public du sentiment qu'a voulu produire le poète. Vous allez donc contre votre but en gâtant cet effet par l'étrangeté d'un vêtement qui gêne à la fois et les gestes du comédien et les yeux du public.
M. Legouvé s'est chargé de la conférence. Il a été spirituel comme à son ordinaire. Mais il n'avait pas son ordinaire public, ou du moins ce public apportait une âme plus tendue qu'il n'a d'habitude. Les jolies anecdotes, les agréables traits d'esprit, les rapprochements ingénieux, les développements aimables du spirituel académicien n'ont pas eu un succès aussi franc, aussi complet que de coutume. La qualité de l'orateur était la même : nos cœurs peut-être avaient changé. Aussi l'orateur n'a-t-il été très vivement, très universellement applaudi