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LA RANÇON

Il faut que d'ici à deux ans nous payions trois «nîUiards et même trois milliards et demi ; il le faut, 'Cav nous avons la baïonnette sur la gorge et, si mous ne sommes pas prêts aux échéances, la baionaaette s'enfoncera. Pour fournir cette énorme rançon, deux sortes de moyens sont proposés et font -appel à des sentiments très différents ;

HIPPOLTTE TAINE 203

Le premier est l'emprunt ordinaire. Il se présente sous diverses formes : si on laisse de côté -celles qui emploient la contrainte, il n'en reste qu'une : l'émission de rentes par souscription publique, comme on l'a fait au mois de juillet de l'an dernier. C'est aux financiers, aux hommes d'Etat, au gouvernement d'en examiner le taux probable et les détails. Il est certain qu'elle sera efficace, car, l'an dernier, au lieu de deux milliards qu'on lui demandait, elle a offert quatre milliards huit cents millions.

Ce n'est pas à dire qu'il faille renoncer à la contribution volontaire. Tout au rebours, elle doit être maintenue, surtout à présent qu'elle est lancée, et la raison en est qu'elle a deux grands avantages : l'un moral et l'autre financier. L'avantage moral est le bon effet qu'elle aura sur l'opinion. Si nous donnons beaucoup, l'Europe en conclura que les Français aiment la France, qu'ils peuvent et veulent faire des sacrifices pour elle, qu'il y a chez nous non seulement de l'argent, mais du patriotisme.

Qu'il y ait de l'argent et même de la confiance, le dernier emprunt l'a prouvé ; mais il n'a pas prouvé autre chose ; ceux qui ont acheté de la rente à 82 francs songeaient à faire un bon placement et non à racheter leur pays. Cent francs versés gratuitement à la caisse du comité central pour la contribution patriotique indiquent plus de cœur et d'esprit public que un million déposé chez l'agent de change pour acheter les rentes du prochain emprunt. Or Tessentiel en ce moment, c'est de montrer aux étrangers que les Français tiennent à la France; il n'y a pas de meilleur moyen pour être ménagé et respecté. Un journal allemand disait dernièrement que cette taxe spontanée, si elle est universelle et grande, sera « une défaite morale » pour la Prusse.

Cela est vrai; car alors il sera admis de tous, même de la Prusse, que les trente-six millions de Français ne sont pas un troupeau qui marche au hasard sous un pâtre de rencontre et que les pillards de grand chemin peuvent à volonté tondre ou se partager; on verra qu'au besoin le troupeau sait de lui-même se ranger en ligne, présenter les cor» nés. Ce n'est pas « l'égoisme », comme disent les Allemands, qui nous rend faibles ; c'est l'habitude de nous laisser conduire par autrui, d'attendre le signal et la voix du chef. Sitôt que nous voudrons nous entendre, agir de concert et par notre propre initiative, nous serons forts.

Voilà encore un des avantages moraux de la contribution volontaire : elle est une action personnelle et concertée, un premier pas vers le gouvernement de soi par soi-même ; elle propose un but commun à des milliers d'individus ; elle les rapproche par des comités et des correspondances ; elle leur fait traverser les divers tâtonnements par lesquels on s'exerce dans l'art de s'associer ; elle leur enseigne cet art et les prépare ainsi à la vie publique. Aujourd'hui, en France, toute œuvre qui groupe ensemble plusieurs hommes est une bonne œuvre, d'autant meilleure qu'elle les groupe par un motif plus désintéressé.

Il faut donc laisser distinctes et faire marcher de front les deux entreprises ; l'une qui est l'emprunt par l'Etat, l'autre qui est la contribution volontaire; l'une publique, officielle, fondée sur l'intérêt privé, sur l'appât du gain, sur le désir de bien placer son argent; l'autre individuelle, libre, fondée sur le patriotisme et sur la volonté de délivrer le pays. Aucune d'elles ne fera tort à l'autre ; au contraire la seconde, si on l'emploie bien, sera singulièrement utile à la première ; et c'est ici qu'à côté de l'avantage moral apparaît l'avantage financier. L'emploi

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