‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 95 sur 185 · QUE FERONT-ILS · texte numérisé non relu

QUE FERONT-ILS

Il serait superflu et presque ridicule de demander : Que font-ils ? On le sait de reste ; le pays, qui est notre témoin et qui sera leur juge, inscrit tous leurs exploits au jour le jour. Depuis tantôt troi» mois, ils bousculent la France, comme l'a dit un de leurs protecteurs et de leurs protégés, le capitan de la troupe bonapartiste. Ils font la chasse aux écrivains, aux dessinateurs, aux graveurs, aux libraires, aux colporteurs, aux commis-voyageurs, aux limonadiers et cabaretiers républicains, ou suspects d'attachement aux institutions établies. Ils révoquent des préfets, des sous-préfets, des maires, des adjoints, des conseillers municipaux, et de pauvres expéditionnaires à mille deux cents francs.

tapis dans les bureaux des mairies; des procureurs généraux, des procureurs de la République, des substituts, des juges de paix et des suppléants de justices de paix. Ils suppriment des comices agricoles, des loges maçonniques, des chambres syndicales, des orphéons, des sociétés de secours mutuels. Ils imposent aux compagnies de chemins de fer la destitution de leurs médecins les plus honorables et l'intimidation de leurs employés les plus sûrs. Ils interdisent les réunions les plus inoffensives et fourrent la police jusque dans les noces de campagne. Ils apprennent aux employés de l'administration des postes, les plus honnêtes gens de France et les plus universellement estimés, qu'il n'est pas de secrets inviolables devant l'omnipotence des préfets. Après avoir congédié les élus du suffrage universel, ils les insultent et les calomnient dans les placards officiels, dont l'affichage obligatoire et illégal salit les murs de nos mairies. Ils alarment les intérêts, paralysent le commerce et l'industrie, inquiètent nos voisins et nos alliés naturels par leur complicité secrète, mais évidente, avec la secte ultramontaine, cette implacable ennemie de toute civilisation. Par ces ingénieux procédés, renouvelés des plus fameux jours de l'histoire, ils se flattent de faire marcher trente-six millions de Français, c'est-à-dire d'assurer la victoire des royalistes et des bonapartistes, leurs candidats officiels. Leur presse intime, où l'on admire, parmi quelques honnêtes gens fourvoyés, des farceurs de bas étage, des croupiers, des rufians à trois francs la ligne, des entrepreneurs de bals publics, des marauds de sacristie, des étrangers sans aveu et des repris de justice fraîchement émolus de Poissy, outrage tous les jours, en leur nom et sous leur responsabilité, les hommes les plus honorables et les plus illustres de la majorité républicaine. Ils

EDMOND ABOUT liïi

payent ces ignominies de notre argent; ils les propagent, ils trouvent bon que la presse immonde leur conseille des attentats et les montre au pays comme des aventuriers sans scrupule, prêts à tout, capables de tout. Voilà ce qu'ils font, ou font faire, par leurs agents et leurs aliidés, depuis trois mois. En présence d'un tel gouvernement, il y a des questions qui seraient de véritables injures, et l'on outragerait la France, si l'on osait dire aujourd'hui : Que ferons-nous ? Eh! parbleu! nous ferons notre devoir et nous montrerons que nous sommes, en dépit de ces gaillards-là, les citoyens d'un peuple libre. Nous renverrons au Parlement les 363 députés qui, d'accord avec la nation, ont voté l'ordre du jour de défiance. Nous fortifierons cette majorité par l'élection de trente ou quarante nouveaux républicains, car le pays se doit à lui-même d'éliminer les mandataires infidèles qui l'ont livré. L'homme qui s'est présenté franchement comme ennemi de la République et qui s'est fait nommer en cette qualité par une majorité monarchiste, sera peut-être réélu, si les malheurs et les dangers de la patrie n'ont pas ouvert les yeux de ses commettants ; mais malheur aux habiles, aux intrigants, aux dévots de Janus, le dieu à double face! Pas de quartier pour ceux qui ont dupé le suffrage universel et qui, après avoir fait accepter leurs services à la République, ont permis la confiscation momentanée de tous nos droits et voté pour un régime sans nom, sans précédents, sans histoire, que ni l'Italie, ni l'Angleterre, ni la Belgique, ni aucune monarchie libérale et parlementaire ne pourraient supporter pendant huit jours! Ce que nous ferons n'est donc pas matière à controverse : nous lancerons une majorité républicaine contre les hommes du 16 mai.

{XIX^ Siècle, 6 avril 1877.)

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