LA RENAISSANCE DES LETTRES
La littérature française qui, du XIIe au XIVe siècle avait été déjà si féconde, se renouvela au XVIe siècle. Les idées sur lesquelles les esprits vivaient depuis longtemps, les formes qui constituaient les genres littéraires consacrés par la tradition furent peu à peu abandonnées. Un style poétique fut créé, qui allait faire époque ; des cadres jusque-là inconnus, tels que l'ode et la tragédie, furent adoptés, et pendant plus de deux cents ans ils s'imposèrent à nos poètes. Les écrivains, auteurs ou témoins de ce rajeunissement de notre littérature, l'ont salué comme une résurrection des lettres antiques, des « bonnes lettres » et l'usage s'établit plus tard chez nos classiques de nommer cette époque la renaissance des lettres.
Cette rénovation est due à deux facteurs principaux : l'influence de la civilisation italienne et l'étude de l'antiquité gréco-latine.
C'est de l'Italie que la Renaissance française a reçu son impulsion initiale. Au cours des expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier à Naples et dans le Milanais, nos Français découvrirent les splendeurs de
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T architecture, de la sculpture, de la peinture et les raffinements du luxe de l'Italie. Ils en furent éblouis, comme l'attestent Commynes et Brantôme. (Voir fragments nos I et II.) Ils envièrent à l'Italie sa suprématie incontestée dans tous les arts et les lettres. Le roi François Ier, le Père des Lettres, résolut même de la lui ravir pour en faire l'apanage de son royaume. Il fit venir d'outre-monts des peintres : Léonard de Vinci, le Primatice, le Rosso ; l'architecte Serlio, des musiciens, des poètes, des savants. Il seconda les travaux de nos érudits, enrichit sa bibliothèque de manuscrits grecs achetés à Venise, fit imprimer pour « l'endoctrinement de sa noblesse » des traductions d'historiens grecs, de Xénophon, de Thucydide, de Diodore de Sicile. Enfin, il fonda, en 1530, un collège de professeurs chargés d'enseigner les langues anciennes : l'hébreu, legrec, le latin. C'est le collège des lecteurs royaux, devenu le Collège de France, indépendant de l'Université de Paris, soustrait à la tutelle jalouse des théologiens de la Sorbonne. Cette institution consacrait la souveraineté des belles-lettres, qui étaient enfin étudiées pour elles-mêmes. Alors éclatent de toutes parts, chez les poètes et les prosateurs, les Marot et les Rabelais, des cris d'allégresse au spectacle du progrès des « lettres d'humanité » en France. (Voir n° III.)
Cependant nos savants et nos écrivains ne cessaient point de rester en relations avec l'Italie. Padoue attirait des étudiants en philosophie ; Bologne, des jurisconsultes ; Rome, des artistes, des poètes, des curieux, tels que Rabelais, Joachim du Bellay (voir n° IV), Montaigne (voir n° V). A la cour des rois de France, les Italiens étaient nombreux. La vogue de l'italianisme ne connut d'éclipsé, pendant tout le XVIe siècle, qu'au lendemain du massacre de la Saint-Barthélemy (1572), dans lequel on crut reconnaître l'application des doctrines politiques de Machiavel.
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Le conte et la nouvelle.
Dans la première partie du siècle, le latin, langue des clercs, étant encore considéré comme le seul idiome qui fût assez noble pour les ouvrages savants, la littérature en français, langue vulgaire, consiste surtout en livres d'amusement. Entre ceux-ci, les contes jouissaient d'une faveur générale. Des bourgeois, un sellier, un chaussetier, ont laissé des recueils de contes. Des humanistes, comme Bonaventure des Périers 1 ; des légistes, comme Noël du Fail 2 se sont divertis à narrer de joyeux devis (voir n° VI), ou à décrire avec humour les mœurs des villageois, héros ordinaires de ces anecdotes plaisantes (voir nos VII et VIII). La reine de Navarre elle-même3 entreprit de
1 Bonaventure des Périers, né en 15 10, à Arnay-le-Duc, en Bourgogne, élevé à Autun, prit rang, jeune encore, parmi les humanistes érudits. Il était lié avec Etienne Dolet. Marguerite de Navarre l'admit comme valet de chambre dans sa maison. En 1538, il fit paraître, sous le titre de Cymbalum mundi (Le carillon du monde), quatre dialogues facétieux, qu'il présentait aux lecteurs comme traduits du latin en français par Thomas du Clenier (anagramme de Thomas l'Incrédule) pour son ami Pierre Tryocan (anagramme de Croyant). Il contient des allusions satiriques aux abus de l'église catholique et à l'esprit de controverse des premiers réformateurs. Le Parlement de Paris, en raison des « grands abus et hérésies » de ce livre, en ordonna la suppression. Un seul exemplaire échappa à la destruction. Marguerite dut se séparer de son secrétaire. Elle continua à lui servir une pension. Il se suicida, peut-être dans un accès de folie (1544). Ses Nouvelles récréations et joyeux devis parurent en 1558.
2 Né en 1520, dans la campagne rennaise, Noël du Fail étudie à Paris, prend part à une expédition en Piémont, fréquente les universités de Poitiers, Angers, Bourges, Avignon. Conseiller au présidial de Rennes, puis au Parlement de Bretagne, il publie en 1579 les Notables et solennels arrêts du Parlement de Bretagne. Il avait donné déjà deux ouvrages amusants : les Propos rustiques et facétieux (1547), les Baliverneries et Contes nouveaux (1548). Trente-sept ans après, il publiait les Contes et discours d'Eutrapel. Il mourut en 1591.
3 Marguerite de Valois, sœur aînée de François Ier, naquit en 1492. Élevée à Amboise sous la direction de sa mère, Louise de Savoie, elle apprit le latin, l'italien, l'espagnol, plus tard l'hébreu. Elle fut mariée, en
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constituer sur le type du Décamêron de Boccace, un recueil de nouvelles. Il fut publié, après sa mort, en 1558, et prit le nom à! Heptaméron (sept journées, occupées chacune par le récit de dix nouvelles). Elle a mêlé à ses anecdotes, d'un sel parfois assez gros (voir n° IX), des conversations de gens du monde, les devisants, où se réflètent les aspects divers de sa personnalité : culture italienne, mysticisme religieux, curiosité pour les conceptions platoniciennes. (Voir n° X.)
Rabelais.
Le plus illustre des conteurs du XVIe siècle est François Rabelais. Il représente quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la Renaissance. Il allie à une science encyclopédique et à une exquise observation des mœurs une crudité, voire une obscénité de langage, qui est un legs du moyen âge. Sa vie fut celle d'un savant qui, pour trouver les loisirs indispensables à ses curiosités scientifiques, dut demander des moyens d'existence à de modestes fonctions ou à la libéralité des grands.
Il naquit vraisemblablement en 1494, près de Chinon, en Touraine, à la Devinière, domaine de son père, l'avocat Antoine Rabelais. On ne sait rien de certain sur sa première éducation. Vers la fin de 1520, on le trouve moine dans un monastère de Franciscains, à Fontenay-le-
1507» à Charles, duc d'Alençon, pour qui elle n'eut jamais d'inclination. Ayant reçu du roi son frère le duché de Berry en apanage, elle s'intéressa particulièrement à l'Université de Bourges. Elle y attira Alciat, fameux jurisconsulte italien. Le duc d'Alençon mort, en 1526, Marguerite épousa, un an après, Henri d'Albret, roi de Navarre, qui avait onze ans de moins qu'elle. Elle lui témoigna toujours une vive affection qui ne fut guère payée de retour. Des résidences royales de Pau et Nérac, Marguerite fit la terre de refuge des écrivains et savants que la Sorbonne inquiétait : Lefèvre d'Étaples, Calvin, Marot. Ses dernières années furent attristées par des dissentiments avec son frère, puis par la mort de celui-ci. Elle mourut en 1549, à Odos, en Bigorre.
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Comte, capitale du Bas-Poitou. Il semble égaré parmi ces Cordeliers qui passaient pour les plus ignorants des moines. Dans la ville, il fréquente des gens de loi, qui, dans leurs ouvrages, font de grands éloges de son savoir. Il connaît, en effet, non seulement le latin, mais encore le grec. Par T entremise de Pierre Amy, son compagnon d'études au couvent, il entre en relations épistolaires avec Guillaume Budé, maître des requêtes du roi, protecteur des humanistes. Cependant les Cordeliers voyaient avec inquiétude Pierre Amy et François Rabelais s'adonner à l'étude du grec, tenue par la Sorbonne pour une langue d'hérésie. Ils leur enlevèrent leurs livres et s'acharnèrent contre eux. Amy s'enfuit du couvent ; Rabelais avait trouvé appui et protection auprès de Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais, dans le voisinage de Fontenay. Un induit pontifical l'autorisa, en 1524, à passer de l'ordre des Frères mineurs dans l'ordre de Saint-Benoît et à se faire admettre à l'abbaye bénédictine de Maillezais, dont l'abbé était alors Geoffroy d'Estissac.
Il accompagne ce prélat, sans doute en qualité de secrétaire, dans ses diverses résidences, notamment à l'abbaye de Ligugé, dans le voisinage de Poitiers. Il goûte, pendant quelques années, le charme de cette retraite studieuse, correspondant en vers avec le grand rhétoriqueur, Jean Bouchet, conversant avec des religieux lettrés comme Ardillon, abbé de Fontaine-le-Comte, tantôt dans les bois, tantôt dans les jardins que Geoffroy d'Estissac avait créés à Ligugé. Puis, brusquement, vers 1527, il quitte le Poitou, on ignore pour quelles raisons.
On le retrouve à Montpellier, où sans l'autorisation de ses supérieurs ecclésiastiques, en habit de prêtre séculier, il fait ses études de médecine et prend ses premiers grades. Il est nommé médecin de l' Hôtel-Dieu de Lyon en novembre 1532. Pour une dizaine d'années, Lyon sera, suivant son expression, le siège de ses études. C'est là que paraissent ses premières œuvres, une édition des Lettres mé-
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dicales du Ferrarais Giovanni Manardi, un texte juridique, une édition des Aphorismes d'Hippocrate (préparée à la Faculté de Montpellier), le Testament de Lucius Cuspidius, reconnu depuis apocryphe. Immédiatement après ces savantes publications, il lance, sous un pseudonyme, des ouvrages facétieux : les Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, composez nouvellement par maistre Alcofrybas Nasier (anagramme de Françoys Rabelais) et la Pantagruéline prognostication (1532 et 1533).
Il accompagne à Rome, en qualité de médecin, l'évêque de Paris, Jean du Bellay, envoyé par le roi en mission extraordinaire auprès du pape. Pendant deux mois il explore les ruines de l'ancienne Rome.
A son retour, il publie à Lyon une édition de la Topographia antiquce Romce de l'Italien Marliani. Ce devait être la dernière de ses publications savantes. Il donna peu après la Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel (1534), qui allait rapidement consacrer sa réputation de conteur.
L'année suivante, il s'en fut de nouveau à Rome, avec Jean du Bellay, nommé cardinal. De là, il adressait à son premier protecteur, Geoffroy d'Estissac, de longues lettres pour le mettre au fait des intrigues de la cour pontificale et des menus détails de son existence. Il lui envoyait aussi, par courrier diplomatique, des graines de cardes, de citrouilles et de salades pour ses jardins de Ligugé et des « mirelificques » (curiosités) du Levant pour sa nièce. Comme il s'était absenté deux fois de l' Hôtel-Dieu de Lyon « sans congé prendre », il fut remplacé dans son poste de médecin dudit hôpital. A son retour de Rome, où il avait obtenu du pape une absolution pour ses infractions à la discipline ecclésiastique, il fut pourvu d'une prébende par Jean du Bellay, qui le nomma chanoine de la collégiale de Saint-Maur-les-Fossés. Il ne semble pas avoir joui longtemps de ce bénéfice.
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En 1537, il revient à la médecine, qu'il exerce à Narbonne, à Lyon, à Montpellier, où il prend son grade de docteur. Il fait un troisième séjour en Italie auprès de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, gouverneur du Piémont.
Rentré en France, et nommé maître des requêtes du roi, il publie en 1546 le Tiers livre des faits et dicts héroïques du noble Pantagruel. La même année, il passe à Metz, terre d'Empire : il y exerce les fonctions de médecin de la ville. Ses ressources sont, dit-il, insuffisantes. Une troisième fois le cardinal du Bellay l'emmène à Rome. En passant à Lyon, il remet à son éditeur les premiers chapitres du quatrième livre de Pantagruel (1548).
A son retour, il est pourvu des deux cures de Saint- Christophe de Jambet (dans la Sarthe) et de Meudon (1551). Il ne s'astreint pas à la résidence et n'exerce pas les fonctions curiales. Au bout de deux ans, le curé de Meudon résigne sa cure. Il meurt en 1553, à Paris, après avoir publié le Quart livre... de Pantagruel, qui fut condamné par le Parlement, comme l'avaient été les trois premiers.
En 1562 paraissaient, sous le titre de Ylsle Sonante, les seize premiers chapitres du Cinquième livre... de Pantagruel, dont l'édition complète fut publiée en 1564.
Le genre d'ouvrage que Rabelais a choisi pour ses récréations d'érudit est tout populaire. C'est l'histoire fabuleuse et comique d'une famille de géants. Il fut frappé du succès qu'avait eu, à Lyon, en 1532, un petit livre anonyme : Les grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme géant Gargantua. Il s'avisa de leur donner une suite, les Horribles et épouvantables faits et prouesses de Pantagruel, fils de Gargantua. Il cherchait surtout à amuser par des procédés populaires, par exemple, en agrandissant à l'échelle gigantesque tout ce qui touchait à son géant {voir n° XI), ou encore en multipliant les récits de mystifications. Le machinateur de la plupart de ces
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bans tours est Panurge (nom qui signifie, en grec, le rusé), compagnon de Pantagruel. {Voir n° XIII.) Quelquesunes de ces facéties n'ont de saveur que pour les doctes : Térudit Rabelais n'avait pu s'astreindre à n'exploiter que le seul comique populaire.
Lorsque, un an après, encouragé par le succès de Pantagruel, il écrivit et publia la légende de Gargantua, père de Pantagruel et héros des grandes et inestimables Cronicques, il réduisit la part du merveilleux, fit une place plus grande à la peinture de la réalité. Ainsi l'expédition guerrière de Gargantua contre Picrochole a pour théâtre le Chinonais ; les noms de lieux sont empruntés à la géographie locale ; les opérations sont dictées par la configuration du terrain. Un nouveau personnage entre en scène, frère Jean des Entommeures, qui incarne l'activité et la gaieté. (Voir n° XIII) Avec lui passe dans l'ouvrage une bonne part des souvenirs que Rabelais avait conservés de son temps de moinage.
En même temps, Rabelais mêle à son récit fabuleux quelques exposés de ses idées d'humaniste. Il consacre deux chapitres à décrire l'éducation de Gargantua, conçue selon une méthode nouvelle qui respire l'esprit de la Renaissance. (Voir n° XIV.) La conduite de son héros pendant la guerre lui est une occasion d'opposer aux maximes du roi des âges gothiques, du conquérant poussé par une folle ambition, l'idéal du monarque pacifique, tel que le rêvaient Érasme, Budé, Thomas Morus. (Voir n° XV.)
Le Tiers livre de Pantagruel, qui parut douze ans après, diffère profondément des deux premiers. Les récits y font place à des discussions et à des discours, qui ont trait pour la plupart à deux questions : la divination et le mariage. Pantagruel ayant payé les dettes de Panurge, celui-ci annonce qu'il songe à se marier. Pour savoir le sort qui l'attend en état de mariage, Panurge recourt à divers modes de divination : aux songes, à une sorcière, à un muet, à un astrologue, etc. Puis il prend l'avis de
frère Jean, du théologien Hippothadée, du médecin Rondibilis, du philosophe Trovillogan (voir n° XVI), du fou Triboulet. Finalement aucune réponse ferme n'étant sortie de cette enquête, on décide d'aller au Cathay (Chine) consulter l'oracle de la Dive Bouteille.
Dans ce livre, comme dans le suivant, les éléments savants : vocabulaire technique, citations d'auteurs, renvois à des textes, allégations débordent sur le comique populaire. Rabelais a même oublié que Pantagruel est un géant : il ne le considère plus que comme un philosophe et il définit le Pantagruelisme « une gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites ».
Le Quart livre est l'odyssée de Pantagruel en quête de la Dive Bouteille. Les épisodes de ce voyage sont des escales dans diverses contrées : île Farouche, pays des andouilles, ennemies de Carême ; île des Papefigues, condamnés à la misère pour avoir insulté un portrait du pape ; île des Papimanes, pleins de révérence pour l'image papale, et maintes autres fictions allégoriques et satiriques. La rencontre d'un navire portant une cargaison de moutons met en présence le marchand de bestiaux Dindenaut et Panurge. Celui-ci tire vengeance d'une insulte de Dindenaut en lui achetant un mouton (voir, n° XVII, la scène de marchandage) qu'il jette aussitôt à la mer : tout le troupeau se précipite à la file dans les flots et s'y noie.
Le Cinquième livre est la fin de la navigation de Pantagruel. Arrivés au temple de la Dive Bouteille, les voyageurs reçoivent de l'oracle ce mot : trinch, c'est-à-dire bois, que chacun interprète à sa façon. Des doutes se sont élevés, dès le XVIe siècle, sur l'authenticité de ce livre posthume : il est probable qu'il n'est pas tout entier de la plume de Rabelais.
En général, l'œuvre plut aux contemporains par la peinture des états de la société. La satire de Rabelais est malicieuse, sans âpre té ; il n'a de haine que contre les
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théologiens et les mauvais moines. (Voir n° XVIII.) Pour nous, modernes, ces récits, joyeux par eux-mêmes, ont, en outre, cet intérêt de nous faire revivre l'esprit des premières années de la Renaissance. Une note particulière distingue Rabelais des autres humanistes français : son naturalisme, c'est-à-dire son culte des énergies de la nature. Cette confiance optimiste dans la nature humaine s'affirme particulièrement dans la description de l'abbaye de Thélème que Gargantua fonde pour frère Jean. {Voir n° XIX.)
L'éloquence. — Calvin1.
Quoi qu'en pensassent encore la plupart des lettrés, notre langue française était déjà capable d'éloquence et pouvait parler, sans gaucherie ni vulgarité, de morale, de philosophie, de spiritualité, de matières sérieuses et nobles. La preuve en fut donnée par Calvin et dans ses sermons et surtout dans son Institution de la religion chrétienne. Après quelques années vouées à l'humanisme, à l'étude des philosophes anciens, des langues hébraïque et grecque, il s'adonna tout entier à son apostolat de ré-
1 Jean Cauvin (il signa Calvinus en latin, d'où Calvin par une fausse interprétation de cette forme), naquit à Noyon en 1509, d'une famille de riche bourgeoisie. Son père, Gérard Cauvin, notaire apostolique, secrétaire de l'évêché, le destinait à l'Église. Il le fit pourvoir, tout enfant, de bénéfices ecclésiastiques. Élevé dans les collèges de l'Université de Paris, il étudie ensuite le droit canonique, apprend le droit civil à Orléans, puis à Bourges, où il rencontre l'Allemand Melchior Wolmar, professeur de grec, luthérien déclaré. Son père mort (1530), il renonce au droit et suit les cours de grec et d'hébreu du collège des lecteurs royaux. Il publie un commentaire en latin du De Clementia de Sénèque, œuvre qui le montre engagé dans la carrière de l'humanisme, quand soudain un discours prononcé en Sorbonne, le Ier novembre 1533, par son ami Cop, recteur de l'Université, inaugure son apostolat de réformateur religieux. Ce discours était de lui. Il joignait des lieux communs de morale à un exposé des idées théologiques propres aux évangéliques. Ce fut un scandale. La Sorbonne, émue de cette provocation, déféra le discours au Parlement, comme entaché d'hérésie. Cop s'enfuit à Bâle, Calvin en Saintonge, puis en Béarn. L'orage passé, il revint à Noyon. Mais, à la suite de l'affaire
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formateur, servi par un amour passionné de l'idée et une volonté tenace. Il eut à lutter non seulement contre les catholiques, mais encore contre toutes les sectes réformées dont les idées lui semblaient pernicieuses pour la vérité évangélique. Il écrivit des pamphlets, remarquables par leur violence, contre les Anabaptistes, les libertins spirituels, les Nicodémites, etc.
D'un tout autre ton est son grand ouvrage dogmatique, Y Institution de la religion chrétienne. Il le rédigea et le publia pour répondre à ceux qui traitaient de séditieux et d'ennemis de Tordre public les novateurs en religion. Il le dédia au roi François Ier. (Voir n° XX.) Le premier texte de ce traité était en latin. Calvin en donna une traduction française en 1541. Il le remania et l'enrichit en 1560. U Institution ne prétend être qu'une explication des dogmes du christianisme, dans « la plus simple forme d'enseigner », c'est-à-dire sans appareil philosophique ou théologique. Calvin vise avant tout à être clair : il n'y a rien de technique, par exemple, dans l'exposé de sa doctrine de la prédestination, capitale dans son système. (Voir n° XXI.) Sa controverse admet les tons les plus divers : indignation, ironie, passion du dialecticien. Parfois aussi son style se détend et il y a, par exemple, de la
des placards, il dut s'éloigner de Paris. Il s'en fut à Angoulême, à Poitiers, à Orléans, à Bâle, où il publia la première édition de sa Christianœ religionis Institutio, à Ferrare. Enfin, comme il traversait Genève pour se rendre à Strasbourg, son ami, Guillaume Farel, qui inspirait le conseil de la ville, après avoir expulsé les théologiens catholiques, l'adjura de rester auprès de lui pour enseigner la théologie. Calvin accepta. Engagé dans la vie politique de la cité, il fut banni en 1538 par la faction des libertins, qui était aussi celle des Genevois hostiles aux étrangers. Il se réfugia à Strasbourg, où il se maria. En 1541, son parti ayant triomphé à Genève, il y revint, pour n'en plus sortir. Il gouverna Genève en dictateur, poursuivant quiconque menaçait par ses idées son autorité spirituelle. Il exila Sébastien Castellion et fit condamner au feu Michel Servet. Sous son gouvernement, Genève devenait la Rome du protestantisme. Il prêchait, il rédigeait des traités de théologie, donnait des consultations aux princes et aux églises de la Réforme. Son activité prodigieuse allait toujours croissant. Il mourut en 1564.
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douceur dans ses exhortations à la patience chrétienne. (Voir n° XXII.) Bossuet, tout en lui reprochant les injures dont son livre serait souillé, reconnaît les mérites de son style.
La tradition médiévale dans la poésie.
La poésie française, dans le premier quart du XVe siècle, présente, parmi beaucoup de productions qui semblent du moyen âge et en continuent la tradition, quelques œuvres qui font déjà revivre les grâces des cours italiennes ou même la beauté antique. L' école qui florissait sous le règne de Louis XII était celle des Grands Rhétoriqueurs , ainsi nommés parce qu'ils considéraient la poésie comme une seconde rhétorique, plus compliquée et plus raffinée que celle qui était propre à la prose. Ces rimeurs jouirent auprès de leurs contemporains d'une vogue extraordinaire. Ils sont aujourd'hui oubliés, à l'exception de Gringoire1, dont le nom a été popularisé par un roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, et Jean Marot 2 que la renommée de son fils Clément a sauvé de l'oubli.
Le seul qui ait eu les aptitudes d'un véritable poète est Jean Lemaire de Belges3. Il s'intéressait à la musique,
1 Pierre Gringoire (1475-1538), acteur, ordonnateur de mystères et de farces, écrivit, pour soutenir et glorifier la politique de Louis XII contre le pape Jules II, l'Entreprise de Venise (1508), la Chasse du cerf des cerfs (15 10-15 11), le Jeu du Prince des Sots. A la mort du roi, il passa dans la maison du duc de Lorraine, Antoine, comme héraut d'armes.
2 Jean Marot, né à Caen, se fixe quelque temps à Cahors, entre au service d'Anne de Bretagne en 1506 en qualité de secrétaire, accompagne Louis XII en Italie en 1507-1508. Couché sur l'état de la maison de François Ier à la mort d'Anne de Bretagne, il meurt en 1526.
8 Jean Lemaire de Belges, né en 1473, dans le Hainaut, province de Belgique, ou comme il dit, de Belges, fut initié à la poésie par Molinet.
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à la peinture, à la sculpture. Ses poèmes abondent en termes de métiers d'art. Il cite les peintres fameux de son temps. Il connaît Dante, Boccace, Pétrarque. Sa Concorde des deux langages (le français et le toscan) recommande l'union des deux civilisations, française et italienne, par leur littérature. Une conception de la vie, toute jÉiëïmë, se décèle dans le Temple de Vénus. L'archiprêtre du sanctuaire, Genius, personnage emprunté au Roman de la Rose, invite les humains à céder aux impulsions de l'amour, souverain de la Nature. (Voir n° XXIII.) La même inspiration voluptueuse se retrouve dans quelques épisodes des Illustrations de Gaule et singularités de Troie, chronique romanesque des origines de nos rois de France, qu'une légende rattachait au Troyen Francus, fils d'Hector. <fa^ filtre 0^** &4j^ J?z^^
Clément Marot.
Disciple des grands Rhétoriqueurs, Clément Marot 1 a vécu, comme son père Jean ou comme Lemaire de Belges,
Attaché comme secrétaire ou comme historiographe successivement au duc de Bourbon, au comte de Ligny, à Marguerite d'Autriche, à Anne de Bretagne, il voyagea beaucoup, fit trois séjours en Italie, se lia avec des artistes comme Jean Perréal et Michel Colombe. Il mourut vers 1525. Son œuvre comprend des déplorations funèbres en vers, des épîtres, un ouvrage de polémique contre le Saint-Siège, un roman historique en prose mêlée de poèmes, les Illustrations de Gaule et singularités de Troie.
I Clément Marot naquit en 1496 à Cahors. Son père était Normand ; sa mère était originaire du Quercy et, jusqu'à dix ans, Marot ne parla que le patois maternel. Il a représenté sa première enfance comme remplie d'occupations et de passe-temps rustiques. A dix ans, il accompagne à Paris son père qui entre au service d'Anne de Bretagne. Ses études furent médiocres. Page pendant quelque temps chez le seigneur de Villeroy, il fut clerc du Palais, attaché à la Chancellerie, et, comme tel, il appartenait à la confrérie de la Basoche. Il fit également partie des Enfants Sans-Souci et composa pour cette société joyeuse une de ses premières ballades.
II est agréé en 15 18 comme valet de chambre par la sœur du roi, Mar-
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des revenus de charges modestes dans de grandes maisons, consacrant ses loisirs à la poésie et comptant sur ses vers de circonstance pour obtenir pensions ou subsides. Mais c'est à la cour de la reine de Navarre et à celle du roi François Ier qu'il est attaché et il est le contemporain de la restauration des bonnes lettres. Par suite, sa poésie se trouve transformée un peu par l'humanisme et beaucoup par la vie de cour, qui se polissait sous l'influence de l'Italie.
De caractère indépendant, d'esprit caustique, il rêvait d'une existence oisive, égayée de plaisirs délicats. (Voir n° XXIV.) Au reste, il avait besoin d'affection et d'émotions tendres. Il était sincèrement religieux, comme en témoignent et sa traduction du Psautier, poursuivie pen-
guerite, duchesse d'Alençon. Il accompagne le duc d'Alençon en Hainaut, puis à Lyon. Emprisonné au Châtelet pour avoir mangé du lard en carême, ostensiblement, ce qui sentait l'hérésie, il est élargi, grâce à l'intervention de son ami, Léon Jamet. A la mort de son père (1526), il est couché sur l'état de la maison du roi en qualité de valet de chambre. Peu après, il est incarcéré pour avoir aidé à délivrer un homme que les archers du guet avaient appréhendé.
En 1532, il publie un recueil de vers, l' Adolescence Clémentine. Il se met ensuite à traduire en vers des psaumes de David. L'un d'eux est publié dans un ouvrage de Marguerite, reine de Navarre, en 1533. Or les théologiens estimaient que traduire sans leur aveu l'Écriture en langue vulgaire était faire acte d'hérétique. Aussi lorsque l'affaire des placards provoqua des mesures de répression contre les Luthériens, Marot s'enfuit à Nérac, dans les états de la reine de Navarre, et de là en Italie chez la duchesse de Ferrare, Renée, qui le prit à son service comme secrétaire. Elle était favorable aux Réformateurs, mais son mari, allié du pape et de l'empereur, était hostile aux Français. Des Ferrarais purent se saisir de Marot et le fouetter, impunément. Il s'en fut chercher asile à Venise. Ayant obtenu l'autorisation de rentrer en France, il revint, abjura la réforme en passant à Lyon et n'en continua pas moins de traduire le Psautier en français. Il publia ses œuvres en 1538 et, trois ans après, trente psaumes. Il s'enfuit subitement, on ne sait pour quels motifs, à Genève où Calvin l'encouragea à poursuivre la traduction du Psautier.
Une seconde édition, accrue de vingt psaumes non précédemment traduits, parut en 1543, dédiée aux dames de France. Le caractère de Marot s'accordait mal avec l'esprit austère des calvinistes genevois. Il ne tarda pas à quitter Genève et mourut en 1544 à Turin.
INTRODUCTION
dant dix années, et ses fréquentes citations de l'Écriture sainte.
Élève de son père et des grands Rhétoriqueurs, il a commencé par les imiter. Il a écrit, comme eux, des ballades et des rondeaux. (Voir nos XXV et XXVI.) Mais il est en relations avec des érudits, qu'il rencontre à la cour de François Ier ; il s'exerce donc à traduire et à imiter les anciens. En outre, il est mêlé au mouvement religieux qui aboutira à la réforme française. Il lit l'Écriture sainte ; saint Paul lui apprend à méditer sur la mort. Il fera passer ces méditations dans ses déplorations funèbres et particulièrement dans la Complainte de Messire Florimond Robertet. (Voir n° XXVII.) Un grand amour, qui occupa son cœur pendant une dizaine d'années et ne fut pas payé de retour, lui dicte de délicates élégies. (Voir n° XXVIII.) Mais la véritable originalité de son esprit se manifeste dans ses épigrammes et dans ses épîtres. Sa malice, son humeur frondeuse, sa raillerie, brillent dans les épigrammes. Quelques-unes sont rendues éloquentes par l'indignation : tels les vers qui dépeignent la courageuse attitude du financier Samblançay, injustement condamné et conduit au supplice par le lieutenant criminel Maillart. (Voir n° XXIX.)
La grâce est le trait le plus frappant de ses épîtres familières, qui, presque toutes, sont des requêtes adressées à des protecteurs. Marot a l'art de glisser sa supplique, brève et plaisante, entre des récits vifs et pittoresques (voir n° XXX) ou des propos amusants (voir n° XXXI). Cet élégant badinage, cette bonne grâce, cette aisance sauvèrent l'œuvre de Marot du mépris dans lequel notre âge classique tint injustement la poésie de la Renaissance. Il fut créé alors un style artificiel, fait de tours et de termes archaïques, de traits naïfs ou malicieux, qui fut de règle dans l'épigramme et porta le nom de style marotique.
INTRODUCTION
Transformation de V idéal poétique chez les successeurs de Marot.
Marot n'avait rien d'un chef d'école. Par suite, ses émules et les plus fervents de ses admirateurs gardèrent toute leur liberté d'inspiration. Chacun suivit son propre génie et sa voie préférée. Les uns, sous l'influence des réformateurs, cultivaient la poésie religieuse : telle la reine de Navarre qui, dans le Miroir de Vâme pécheresse et dans ses comédies morales et religieuses, a dépeint les extases mystiques et les ravissements de l'amour divin. (Voir n° XXXII.)
Un autre, Mellin de Saint-Gelais, aumônier du roi et poète de cour, rimait de gracieuses chansons ou des épigrammes et introduisait d'Italie en France le sonnet. (Voir nos XXXIII et XXXIV.)
D'Italie encore, le Platonisme et le Pétrarquisme se répandaient dans notre poésie. La publication d'un traité italien de civilité, le Courtisan, de Baldassare Castiglione, ayant provoqué une polémique sur la métaphysique amoureuse de Platon, un familier de la reine de Navarre, Antoine Héroet, donna dans son poème de la Parfaite amye une application de cette métaphysique aux problèmes de la vie sentimentale. (Voir n° XXXV). Le Lyonnais Maurice Scève, qui avait cru découvrir dans l'église des Cordeliers d'Avignon le tombeau authentique de Laure de Noves, mit Pétrarque à la mode. Un reflet de cet esprit mi-platonicien, mi-pétrarquiste, a passé dans les sonnets d'une de ses amies, Loyse Labé, qui a chanté avec sincérité la joie d'aimer. (Voir n° XXXVI.)
Parmi cette libre variété de productions, la conception de la poésie se transformait insensiblement, sous l'influence des humanistes. Les préceptes et l'esprit de la poésie gréco-latine devenaient familiers aux Français lettrés.
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Deux jeunes gens, Ronsard et Joachim du Bellay, qui s'adonnaient ensemble, dans la retraite du collège parisien de Coqueret, à F étude de la poésie ancienne, proclamèrent dans la Deffence et illustration de la langue françoise (1549) la nécessité d'abandonner les genres désuets de notre poésie nationale pour instaurer à leur place une poésie complètement imitée des anciens, ayant une langue et un style aussi distincts que possible de notre prose vulgaire, par les vocables, les tours et les figures. A cette condition, la poésie française pouvait briller du même lustre que la poésie antique. Une brigade de poètes se leva pour conquérir cette gloire dont s'auréolaient les lettres grecques et latines : elle allait reconnaître pour chef Ronsard.
Ronsard.
Dès la publication de ses premières œuvres, Ronsard 1 fut, en effet, considéré comme le « prince des poètes français », comme un maître et un guide. Il devait cette autorité à ses dons naturels, à son labeur incessant, à son culte ardent des Muses et à son amour passionné de la gloire.
1 Pierre de Ronsard naquit le 11 septembre 1524, au château de la Possonnière, paroisse de Couture, dans le val du Loir, en Vendômois, d'une vieille famille d'origine française et non roumaine, comme il le croyait. Ses aïeux étaient depuis trois siècles sergents fieffés, c'est-à-dire gardes forestiers et gardes-chasse, de la forêt de Gastine, qui appartenait au comte de Vendôme. Son père, Louis de Ronsard, qui avait brillamment guerroyé en Italie sous Louis XII et François Ier, était attaché à la maison du roi. C'était un lettré. Pierre, à douze ans, fut page à la cour de France, puis à la cour d'Écosse. Au retour d'un séjour en Alsace, où il avait accompagné l'ambassadeur Lazare de Baïf, il devint à demisourd et dut renoncer à la carrière des armes. Il se consacra dès lors à l'étude des lettres, apprit le grec sous la direction de Dorât, dans la maison de Lazare de Baïf, puis au collège de Coqueret, en compagnie d'Antoine de Baïf, fils de l'ambassadeur, et de Joachim du Bellay, son propre cousin, avec qui il s'était lié, dans une hôtellerie, en revenant d'un voyage à Poitiers.
En 1550, il publie son premier volume de vers, les Odes; en 1552 les
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(Voir n° LI.) Il était né avec une imagination et une sensibilité très vives. Tout jeune, il avait senti s'éveiller en lui le goût des émotions poétiques. (Voir n° XXXVII.) Parmi ses camarades de l'écurie du roi, un Italien lui avait révélé les beautés d'Horace et de Virgile. Puis, la surdité l'ayant contraint de renoncer aux ambitions militaires ou diplomatiques, il s'était adonné entièrement à la poésie. Un humaniste, Jacques Peletier du Mans, l'engagea à rivaliser avec les anciens, non dans leur langue, mais en français. Il eut la bonne fortune d'avoir pour maître, dans ses études latines et grecques, un philologue, Jean Dorât, qui était, lui aussi, épris de poésie. Ses premières odes étaient imitées de Pindare. Au vieux poète thébain il empruntait ses images les plus hardies, ses sentences, la technique de ses poèmes. D'autres odes, d'un ton moins élevé, s'inspiraient d'Horace.
Naturellement, l'amour tenait une place dans l'œuvre du poète adolescent. Il consacra même tout un recueil de sonnets à célébrer Cassandre Salviati, fille d'un banquier florentin, qu'il avait rencontrée à Blois. (Voir n° XXXVIII.) Il y avait beaucoup d'imagination et de réminiscences de Pétrarque dans ce roman. Un sentiment plus sincère, moins guindé, lui a inspiré le recueil des amours de Marie.
Amours y en 1554 le Bocage, en 1555 les Hymnes, en 1560 une édition collective de ces poèmes. Considéré comme le premier des poètes français, il est nommé aumônier du roi. Au début des guerres de religion, il prend la défense de la cause catholique dans ses Discours. Il est mêlé à la vie de la cour, pendant le règne de Charles IX, qui l'honore de son amitié. Il publie en 1572 les quatre premiers chants d'une épopée, la Franciade. A la mort de Charles IX, il s'éloigne de la cour pour aller vivre dans ses prieurés de Croix-Val, de Montoire, en Vendômois, et de Saint-Cosmelès-Tours. Il en était prieur commendataire, c'est-à-dire protecteur et curateur temporel. Il était également chanoine du Mans et chanoine de Saint-Martin de Tours. Il n'était pas prêtre, quoi qu'en aient dit ses ennemis, mais, ayant reçu les ordres mineurs et ayant été tonsuré, il avait pu recevoir des bénéfices ecclésiastiques. Il partageait son temps entre les occupations rustiques et la poésie. Lorsqu'il se rendait à Paris, il résidait au collège de Boncourt dont son ami Galland était principal. Il mourut à Saint-Cosme, le 27 décembre 1585.
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(Voir n° XXXIX.) Les stances qu'il composa à l'occasion de la mort de Marie sont un de ses poèmes les plus touchants.
Revenu de l'enthousiasme pindarique et des langueurs du pétrarquisme, il chanta des émotions plus simples : le plaisir d'un repas en plein air (voir n° XL), la fuite rapide de la jeunesse (voir nos XLI et XLII), la beauté des roses (voir n° XLI II), un plant d'aubépine (voir n° XLIV), la joie d'avoir aimé (voir n° XLV), le coin de terre qui l'avait vu naître (voir n° XLVI).
Les guerres de religion, qui commencèrent en 1562, renouvelèrent son inspiration. Il prit parti pour les catholiques, adressa à la reine Catherine de Médicis des Z2iscours sur les misères du tewfes, au peuple de France une Remontrance ; k ses adversaires, les ministres et prédicants huguenots, une apologie de sa conduite, à tous des adjurations à la concorde. Il y a dans ses discours de la verve satirique et une émotion patriotique devant les misères et la ruine qui menacent le royaume. (Voir n° XLV II.)
Mêlé à la vie de cour, Ronsard composait des vers de circonstance pour les fêtes et « entrées royales ». A la demande des rois Henri II et Charles IX, il entreprit un poème épique, la Franciade, sur les origines de la monarchie française, œuvre artificielle, érudite, interrompue d'ailleurs après le quatrième chant.
Aux alentours de sa quarantième année, c'est de poèmes d'amour que s'accroît surtout son œuvre. Il s'éprend d'une fille d'honneur de la reine-mère, Hélène de Surgères. Il vante sa vertu, son humeur pensive et mélancolique, son goût pour la vie solitaire, sa grâce juvénile ; il l'invite à abandonner son attitude altière pour jouir des plaisirs de la vie. (Voir n° XLVIII)
A cette époque de sa vie, il passait la plus grande partie de l'année en Vendômois et en Touraine, occupé à des passe-temps rustiques. Il vit tomber sous la hache du bûcheron la forêt de Gastine, où il avait erré si souvent
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dans son enfance. (Voir n° XLIX.) Il souffrait de la goutte et, sentant sa fin approcher, il consacra ses derniers vers (voir n° L) à dire ses douleurs, ses angoisses, ses consolations, les pensées chrétiennes alternant dans ses méditations avec des sentences de poètes grecs.
Joachim du Bellay.
Ronsard a parlé à plusieurs reprises de la brigade de poètes qui se rangeaient sous ses enseignes et, une fois, de la Pléiade qui brillait alors au ciel poétique de la France. La plus belle étoile de la constellation était Joachim du Bellay Il était de tempérament débile et souffrait d'une demi-surdité. Son enfance fut triste. Il eut toute sa vie des embarras d'argent. Sà poésie est faite de mélancolie et aussi de malice spirituelle. Il débuta par un mince recueil de sonnets, Y Olive, où il chante un amour idéaliste (voir n° LUI) avec force réminiscences de Pétrarque et d'autres Italiens. L'art y est très raffiné. Du Bellay est le premier qui se soit avisé de terminer le sonnet sur un trgtit, sur une antithèse spirituelle, sur une pensée ou sur l'évocation d'un large tableau.
Ayant l'occasion de séjourner à Rome, comme secrétaire et intendant de son cousin, le cardinal Jean du Bellay, il composa un second recueil de sonnets, les
1 Né en 1522, au château de la Turmelière, près du village de Liré, en Anjou, Joachim du Bellay appartenait à une vieille famille, dont la branche cadette, les du Bellay-Langey, avait produit quatre grands personnages sous le règne de François Ier. Orphelin de bonne heure, ses premières études sont négligées. Il étudie le droit à Poitiers, puis les lettres à Paris au collège Coqueret. Immédiatement après avoir publié la Deffense et illustration de la langue française, il donne au public Y Olive et les Vers lyriques, des traductions et imitations. Il accompagne son cousin, le cardinal Jean du Bellay, à Rome et y reste quatre ans. A son retour, il publie les Antiquités de Rome, les Regrets, des vers latins (Poemata), les Divers jeux rustiques, et meurt en 1560.
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Antiquités de Rome, hymne à la gloire de la Rome antique et déploration de sa ruine. (Voir n° IV.) Bientôt à l'enthousiasme et aux espérances qu'avait provoqués ce séjour à Rome succédèrent les désillusions et le désenchantement. Le poète ne pouvait entreprendre de grande œuvre, étant tout embesogné à ses fonctions d'intendant ; il devait renoncer à la gloire ; il enviait le sort de Ronsard, songeait avec mélancolie au pays natal. Il mit en sonnets le journal de ses Regrets, mêlant à l'élégie la satire. Sa verve caustique est drue et folâtre. Il semble s'abandonner à son humeur familière ; mais il y a beaucoup d'art sous cette apparente négligence. (Voir n° LIV.) Rentré en France, il composa les Jeux rustiques, poèmes courts, qui expriment dans une langue savoureuse les humbles joies de la vie champêtre. (Voir n° LV.) Il mourut sans avoir donné toute sa mesure.
Jean- Antoine de Baïf.
Xe plus docte de tous les savants poètes de la Pléiade est peut-être Jean- Antoine de Baïf 1, camarade de collège de Ronsard. Étudiant à Poitiers, il y composa des recueils de sonnets pétrarquistes. Il avait l'esprit inventif : il tenta de renouveler notre poésie par des vers mesurés à l'antique, il créa une Académie de poésie et de musique, il publia des vers latins, puis exploita la veine populaire. Sa dernière œuvre, les Mimes, est un trésor de proverbes et d'apolo-
1 Né à Venise, en 1532, d'une Vénitienne inconnue et de Lazare de Baïf, ambassadeur, érudit, auteur de quelques traités en latin sur la vie antique, il est formé aux lettres par Dorât. Il achève ses études à Poitiers où il fait son droit, publie des vers d'amour, puis des vers de poète courtisan, des comédies, invente les vers mesurés, fonde Y Académie de poésie et de musique, compose et publie des vers latins. Il revient ensuite à la poésie populaire avec les Mimes, enseignements et proverbes. Il meurt en 1589.
gués mis en vers. Il écrivit même des mimes satiriques contre les Huguenots. Ses meilleures compositions sont peut-être celles dont le ton et le style se rapprochent de la poésie populaire. (Voir n° LVL)
Remy Belleau.
Un autre compagnon d'études de Ronsard est Remy Belleau, esprit sérieux, trop sobre pour bien rendre en français T esprit du bachique Anacréon, qu'il voulut traduire. Sa vie s'écoula dans la maison des princes de Lorraine. De temps à autre, il publiait une œuvre poétique. Son chef-d'œuvre, la Bergerie, est la relation de deux journées passées à la campagne chez la duchesse douairière de Guise. Belleau avait quelque penchant à la mignardise. Il a su pourtant traiter avec vigueur, dans une langue riche en termes rustiques, les grands thèmes classiques de la description des saisons et des mois. Son récit en prose contient de curieuses peintures de paysages, de scènes rustiques (voir n° LVII), d'édifices. C'est sur l'appui d'une terrasse riche de cent chiffres, devises et entrelacs qu'il grave l'exquis poème d'Avril. (Voir n° LVIII.)
Êtienne Jodelle.
La notoriété d'Étienne Jodelle1 est due aux représen tations de la Qégfiâtre captive, la première en date de nos
1 Étienne Jodelle, sieur de Lymodin, né à Paris en 1532, fut élève de l'humaniste Muret au collège de Bon court. Après la Cîéopâtre, il composa une Didon. En 1558, après la prise de Calais, il fut chargé d'organiser à l'hôtel de ville une réception du roi. Sous Charles IX, il était considéré comme un poète officiel de la Cour. Il improvisait facilement, et dédaignait de publier ses œuvres. Il mourut en 1578.
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tragédies françaises. Elle fut jouée une première fois en 1552, à Paris, dans l'hôtel des archevêques de Reims, en présence du roi Henri II et de la cour, puis, une seconde fois, dans un collège, devant des écoliers, les acteurs étant des gens de lettres. La Pléiade fit grand bruit de cette restauration de la tragédie antique.
La structure de Cléopâtre est celle de la tragédie antique. Elle est divisée en cinq actes, les en tr' actes étant remplis par les chants du chœur. L'action se passe en un même endroit et en un seul jour. La fameuse règle des trois unités, dont la critique érudite allait bientôt parler, y est donc respectée. Le sujet, c'est le suicide de Cléopâtre, qui préfère la mort à la honte de figurer dans le triomphe d'Octave. Les lamentations du chœur, les adieux de Cléopâtre au tombeau d'Antoine et à la vie, bref, le lyrisme, constituent l'élément essentiel de la pièce. (Voir n° LIX.) Ce type de tragédie lyrique, renouvelé de la tragédie antique, est celui de notre théâtre de la Renaissance.
Philippe Desportes.
La seconde génération, ou comme on disait alors, la seconde bande des disciples de Ronsard arrive à la notoriété après 1570. Le plus fameux d'entre eux fut Philippe Desportes (1546-1606). Introduit à la cour sous le règne de Charles IX, il plut par des qualités personnelles et par son empressement à produire des poèmes de circonstance. Il s'était mis à l'école de l'Italie et ses Premières Œuvres (1573) se firent remarquer par la recherche de la subtilité, de l'hyperbole, des antithèses et des pointes. En même temps, il s'appliquait à éviter le style hautain et l'abus de l'érudition. Ses chansons sont vives et harmonieuses. (Voir n° LX.) Il mit les Psaumes de David en vers français (1592 et 1595) avec un grand succès.
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Jean Bertaut.
Le meilleur de ses imitateurs, Jean Bertaut (1552- 161 1), s'adonna également à la paraphrase des Psaumes et composa quelques poésies religieuses. [Voir n° LXI.)
Guillaume Salluste du Bartas.
Cette poésie lyrique d'inspiration religieuse pâlit à côté du grand poème biblique de Salluste du Bartas, les Semaines. (Première semaine 1578, Seconde semaine 1584.) C'est une œuvre didactique qui décrit le spectacle des sept jours de la création. (Voir n° LXII.) Le succès en fut prodigieux : vingt éditions de la première semaine se succédèrent en quatre ans ; elle fut traduite en latin, anglais, allemand, etc. De cette réputation, il ne demeure rien. Il y avait certes de la grandeur dans le dessein de du Bartas. Mais il a, dans son style, outré les procédés de l'école de Ronsard, alliant la trivialité des locutions provinciales à l'emphase des termes savants, et surtout abusant des épithètes composées à la mode grecque.
Mathurin Régnier.
Les théories de Ronsard trouvèrent un dernier défenseur dans Mathurin Régnier1, au seuil du XVIIe siècle,
1 Mathurin Régnier naquit à Chartres en 1573. Sa mère était la sœur du poète Desportes. Celui-ci le fit entrer dans la maison du cardinal de Joyeuse, protecteur des affaires de France à Rome (1593). Régnier passa sa jeunesse en Italie. Il y rencontra le comte de Béthune, frère de Sully, ambassadeur de Henri IV auprès du Saint-Siège, qui lui témoigna de l'affection. Recommandé par lui au marquis de Cœuvres, gendre de Béthune, il obtint à la mort de Desportes une part des bénéfices ecclésiastiques de ce prélat. Il fut même chanoine de Chartres. La publication de ses Satires (1608) le mit au premier rang des poètes du temps. Il mourut en 161 3 des suites de ses débauches.
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au moment même ou Malherbe condamnait dans l'école de 1550 la fantaisie de l'imagination, la luxuriance du vocabulaire, la licence de la versification. Au travail de la lime et aux « regrattages » de grammairien prônés par Malherbe, il opposait la libre et puissante inspiration de Ronsard. Il cultiva la satire, prit pour modèle Horace, mêlant à ses causeries sur des sujets de morale ou de littérature des tableaux de mœurs. Il a décrit avec bonheur les gens qu'il coudoyait au cabaret, dans les rues, dans la galerie du Palais de Justice, rendez-voiis de la jeunesse élégante. Ce sont des poètes besogneux, des pédants crasseux (voir n° LXIII), de jeunes « muguets ». Son style est souvent embarrassé et obscur, mais ses portraits, vigoureusement brossés, sont riches de vérité humaine, autant que de traits d'actualité.
L humanisme en langue vulgaire.
La publication de la Deffence et illustration de la langue françoise, le succès des œuvres poétiques de Ronsard et de son école eurent raison des scrupules qui empêchaient jusque-là nos savants d'user dans leurs écrits de « l'idiome vulgaire ». Des ouvrages de grammaire et d'érudition paraissent alors en français. Dans ces victoires et conquêtes de la langue nationale, une gloire particulière revient aux traducteurs qui furent les premiers à explorer et reconnaître les ressources de notre langue. Ils ne les trouvèrent pas inférieures à celles des langues anciennes.
Jacques Amyot.
Le plus fameux d'entre eux est Amyot 1. C'est à la prière de François Ier, à qui il fit lire la traduction de quelques-
1 Jacques Amyot, né à Melun en 15 13 de parents pauvres, professeur à Bourges jusqu'en 1543, précepteur des enfants de Guillaume Bochetel, (2,829) q
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unes des Vies de Plutarque, qu'il entreprit de mettre en français toute l'œuvre de cet écrivain. Il était bien préparé pour cette tâche, étant capable de lire le grec dans les manuscrits, soucieux de connaître le texte le meilleur et de le traduire avec exactitude. On a raillé sa méthode de traduction des termes techniques grecs par des équivalents français : c'était la seule manière de rendre l'antiquité intelligible aux contemporains, qui ignoraient ce qu'avait été les centurions, mais connaissaient les cent enter s (voir n° LXIV), et qui n'eussent pas compris le mot imper ator, si Amyot ne l'avait pas traduit par souverain capitaine. (Voir ibidem.) Cette traduction eut un grand succès : c'est le Plutarque d' Amyot qui rendit populaires dans notre âge classique les héros de l'antiquité.
Etienne Pasquier.
La langue vulgaire était si bien devenue la langue de l'humanisme qu'un savant comme É tienne Pasquier1 rédigeait en français un ouvrage d'érudition destiné au public instruit, les Recherches de la France. Il y a consacré pendant près de cinquante ans les loisirs de sa vie d'avocat. Il s'intéressait aux usages, aux institutions, aux œu-
secrétaire du roi, qui était lui-même helléniste, il fait plusieurs séjours à Rome, est choisi comme précepteur des deux fils de Henri II, le duc d'Orléans et le duc d'Angoulême, qui deviendront les rois Charles IX et Henri III. Il est nommé grand aumônier de France en 1560, puis évêque d'Auxerre en 1570. Il meurt en 1593. Il avait traduit et publié le roman d'Héliodore, Théagène et Chariclée (1547) ; sept livres de Diodore de Sicile (1554) î la pastorale de Longus, Daphnis et Chloé et les Vies parallèles de Plutarque (1559) ; enfin les Œuvres morales du même écrivain (1572).
1 Etienne Pasquier, né à Paris en 1529, étudie en droit à Toulouse sous Cujas, à Pavie sous Alciat, est avocat en 1549, se distingue par un plaidoyer pour l'Université de Paris contre les Jésuites en 1564. Il devient avocat général à la cour des comptes en 1585, meurt à Paris en 1615. Œuvres : le Monophile, dialogue sur l'amour (1554) ; Recherches de la France (1560-1615) ; Lettres (1586).
vres littéraires de l'ancienne France. Mêlé aux poètes de l'école de Ronsard, il a cultivé lui aussi la poésie. Il a laissé de ce mouvement poétique de 1550, un tableau riche en détails précis, qu'il égaie d'une pointe d'humour, lorsqu'il évoque les enthousiasmes et les espérances de cette ardente jeunesse. (Voir n° LXV.)
Guillaume du Vair.
Sous l'influence de l'humanisme, la pureté du style et le souci de la cadence harmonieuse étaient devenues qualités communes dans les discours en français, plaidoyers ou harangues de gens de robe et dans les sermons des prédicateurs. Le magistrat le plus éloquent à la fin du siècle fut Guillaume du Vair : conseiller au Parlement de Paris, puis maître des requêtes de Henri IV, premier président au Parlement de Provence, il mourut garde des sceaux. C'était un homme d'un grand caractère, nourri de la pensée chrétienne et de la philosophie stoïcienne. Durant les troubles de la Ligue, il se fit courageusement le défenseur de la royauté. Son discours pour le maintien de la loi salique (voir n° LXVI) fit annuler d'avance par le Parlement l'élection éventuelle de l'infante d'Espagne au trône de France, après la mort de Henri III.
Saint François de Sales.
La prédication religieuse, qui fut toute militante et souvent d'une violence grossière pendant les guerres de religion, subit à son tour l'influence de l'humanisme. François de Sales, élève des universités de Paris et de Padoue, étant entré dans les ordres au moment où il allait être pourvu d'une charge de conseiller au Parlement de Savoie, se distingua bien vite comme prédicateur et direc-
teur de consciences. Il écrivit pour une dame des lettres de direction qu'il réunit et publia sous le titre d'Introduction à la Vie dévote. [Voir n° LXVII.) Le mérite nouveau et original de cet ouvrage de spiritualité était de donner à la théologie morale une forme simple, agréable, séduisante même, François de Sales cherchant à mettre dans son exposé cette bonne grâce qu'il a définie « l'âme de la beauté des choses vivantes ».
Montaigne.
Les dons du moraliste, l'observation des mœurs, l'analyse du cœur humain, le goût de la philosophie morale sont représentés dans la littérature de la Renaissance par Montaigne (1533-1592). Descendant de commerçants portugais, les Eyquem, qui s'étaient enrichis à Bordeaux dans le négoce des poissons salés, des vins et du pastel, et s'étaient élevés à la noblesse de robe, il avait été instruit selon une méthode originale dont son père avait rapporté l'idée de ses voyages en Italie. On l'avait confié à un médecin allemand qui ignorait complètement le français et ne lui parlait que latin. A six ans, Montaigne avait donc appris le latin « sans livre et sans larmes ». Le principe qui dominait cette éducation était d'élever l'enfant sans rigueur ni contrainte : pour ne pas l'arracher brusquement au sommeil, on l'éveillait au son de quelque instrument de musique. Mis au collège de Guienne à Bordeaux, il avait achevé son cours d'études à treize ans. Il fit son droit, fut pourvu d'une charge de magistrat à vingt et un ans, se maria avec la fille d'un conseiller, vaqua distraitement à ses fonctions, puis, en 1568, à la mort de son père, donna sa démission et se retira dans son château de Montaigne.
Il y menait une vie de gentilhomme. Il porta les armes pendant les guerres civiles. Mais il consacrait le meilleur
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de son temps à l'étude, aux livres, à la méditation, enfermé au troisième étage d'une tour, dans sa bibliothèque. En 1580, il remit à un imprimeur le manuscrit de ses Essais et s'en fut prendre les eaux de Plombières et de Lucques. Il a laissé une relation de son voyage. (Voir n° V.) Élu maire de Bordeaux, il reprit la route de France et vint exercer les devoirs de sa charge. Il s'en acquitta avec intelligence et décision. A la fin de sa seconde magistrature, la peste ayant éclaté dans la ville, il quitta le pays, à la recherche d'une retraite pour sa famille. Il eut encore à souffrir de la guerre civile. Il revint enfin à Montaigne, se remit à écrire et publia en 1588 un troisième livre d'Essais. Il préparait une nouvelle édition de ses œuvres lorsqu'il mourut en 1592.
Il a laissé de lui-même plusieurs portraits fort détaillés et sincères. (Voir n° LXVIII.) Il n'avait ni grâce ni aisance, au reste très endurant à la peine, bien qu'il eût été élevé mollement. Il répugnait à tout travail ennuyeux, manquait de mémoire, méprisait l'érudition, avait l'esprit lent et irrésolu, mais était d'un jugement excellent. Il l'a appliqué à se connaître lui-même, à découvrir ses humeurs, à voir clair dans ses opinions et préjugés. La lecture des livres anciens, particulièrement de Plutarque et de Sénèque, a exercé son jugement. Ses goûts, ses tendances, l'effort ordinaire de sa pensée étaient tournés vers un même objet, l'étude de l'homme.
Le dessein de Montaigne dans les Essais est de se peindre : idée neuve et originale, comme le titre même d'Essais, exercice des facultés et forces intellectuelles. A vrai dire, les premières en date de ces compositions ne sont que des compilations d'exemples ou.de sentences autour de quelques lieux communs. Mais, bientôt, Montaigne confie à son livre des idées plus personnelles, d'abord sa profonde admiration pour les Stoïciens, puis sa vive curiosité pour la diversité des jugements humains, qui le conduit au septicisme. A quelles conclusions pratiques aboutis-
sait ce doute universel ? Obligé de prendre parti dans la vie publique, Montaigne suivait l'usage général ; il était conservateur en religion et en politique. (Voir nos LXIX et LXX.) Il condamnait les réformes générales, comme trop ambitieuses et trop menaçantes pour l'équilibre, toujours précaire, de la vie sociale. Mais il demandait que l'on redressât certains abus, par exemple, dans l'exercice de la justice, que l'on supprimât le supplice par le brodequin, le feu ou l'eau, la torture, la question préalable. Il a élevé d'éloquentes protestations contre les procès de sorcellerie et contre les cruautés exercées par les conquérants européens sur les indigènes du Nouveau-Monde.
Dans sa vie privée, il cherche un juste milieu entre le stoïcisme, qui imposait à l'homme des tâches surhumaines, et le scepticisme absolu, qui aboutit au nihilisme. Connais-toi toi-même, voilà le précepte fondamental de sa méthode ; et son précepteur en philosophie, c'est Socrate. (Voir n° LXXI.) La sagesse n'est pas de bafouer la nature, mais de jouir de tous les biens qu'elle nous offre, d'associer son âme aux voluptés des sens et d'amplifier ainsi son bonheur. (Voir n° LXX II.) Ainsi, du septicisme Montaigne glisse vers un épicurisme qui comporte de la modération et de la discrétion dans l'usage des plaisirs.
La peinture du moi a engagé Montaigne aux confidences personnelles. Il nous a dit longuement ses impressions, ses jugements, ses idées sur les questions les plus diverses. Il était gentilhomme, et la culture intellectuelle de l'homme du monde l'a toujours vivement intéressé. Il a consacré un essai au pédantisme, se demandant pourquoi le magister, le professeur, le pédante est méprisé des gentilshommes instruits qui vantent la science et la philosophie. (Voir n° LXX IV.) Il a exposé dans l'essai sur l'Institution des enfants comment on peut former « l'habile et honnête homme » par la visite des pays étrangers, le commerce du monde, la pratique des grandes âmes du passé. (Voir n° LXX IV.) Il se plaisait dans la société des gentilshommes
et des femmes d'esprit : il a esquissé les règles de l'art de converser. (Voir n° LXXV.)
Le succès de son livre fut immédiat et considérable. Il fut traduit en anglais par Florio, et c'est à cette traduction que Shakespeare emprunta quelques traits de mœurs. Le genre de Yessay procède de Montaigne.
La littérature des guerres de religion.
Les guerres de religion qui, pendant trente années, de 1562 à 1593, furent les grands événements de notre histoire nationale, exercèrent sur les lettres des influences diverses. L'indignation et la colère furent telles chez certains écrivains qu'ils en vinrent dans leurs œuvres, particulièrement dans les pamphlets, à négliger art et style. Seule, parmi toutes ces productions, la Satyre Ménififiée a une valeur littéraire. Elle fut écrite par un groupe d'humanistes parisiens, du parti des modérés, ou politiques. Elle parut en 1594, après le triomphe de Henri IV sur la Ligue. Elle est essentiellement une parodie des états généraux réunis à Paris par les chefs de la Ligue, en 1593. Le procédé comique le plus ordinaire consiste à faire exposer par les orateurs les motifs de leur conduite, que la prudence la plus élémentaire les obligeait ordinairement à tenir secrets. (Voir n° LXXVI.)
Monluc.
Quelques-uns des capitaines mêlés aux troubles civils ont laissé des Mémoires. Le plus fameux d'entre eux est Monluc (1502-1577), qui commanda des armées catholiques dans les trois premières guerres civiles. Accusé d'avoir, comme gouverneur de Guyenne, dépouillé, à son profit, quelques protestants, il rédigea un mémoire au roi
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pour faire valoir les services qu'il avait rendus en guerre à la monarchie. Ce plaidoyer le mit en goût de raconter les aventures de sa vie pour le public. Il choisit pour modèle Jules César, intitula ses Mémoires Commentaires et s'appliqua à les orner de harangues, de considérations, de leçons aux gens de guerre. {Voir n° LXXVII.) Son art resté fruste et gauche, sa phrase primesautière trahissent le tempérament vif et résolu du cadet de Gascogne.
Nulle œuvre ne reflète les passions qui entretinrent la guerre civile plus vivement que les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné1.
Le patriotisme, autant que la foi religieuse, a pressé ce guerrier-poète d' « avorter ses chants au milieu des armées ». Les malheurs de la France, déchirée par les guerres civiles, inspirent à d'Aubigné une immense pitié. {Voir n° LXXVIII.) C'est le sentiment qui animait les Discours de Ronsard. Mais ici, c'est un huguenot qui écrit et, par conséquent, ce sont les catholiques qui sont rendus responsables des souffrances de la patrie.
Cinq chants étalent d'abord largement des tableaux de cruautés et d'ignominie. D' Aubigné y prend pour modèles
1 Théodore- Agrippa d* Aubigné, né à Pons en Saintonge, en 1552, fut élevé dans les sentiments les plus ardents du calvinisme militant. Son père lui faisait jurer, à huit ans, de venger les chefs huguenots suppliciés à Amboise. Il fit ses études à Paris et à Genève. Dès sa cinquième année, il apprit le latin, le grec, l'hébreu. A quinze ans, il prend part à la seconde guerre civile avec une bravoure remarquable. Ecuyer du roi Henri de Navarre, il le suit et l'assiste partout. Lorsque son maître, devenu roi de France, abjure le calvinisme, il se retire dans son château de Maillezais, en Bas-Poitou. A la mort de Henri IV, il manifeste son opposition à la politique de Marie de Médicis, qui visait à désarmer le parti huguenot. En 1620, il s'exile à Genève, se fait bâtir à quelques lieues de la ville le château du Crest, où il meurt en 1630. Il avait publié en 1616 les Tragiques, poème ; de 1616 à 1620, trois tomes de son Histoire universelle ; en 1617, un pamphlet, les Aventures du baron de Fœneste.
INTRODUCTION
les prophètes d'Israël. Avec la crudité d'expression d'un Ézéchiel, il flétrit les vices de la cour des Valois, l'ambition de Catherine de Médicis, l'esprit de domination du pape. Cette satire, d'une virulence jusque-là inconnue dans notre poésie, est coupée de fragments de caractère didactique ou encore de prières toutes pénétrées d'inspiration biblique. {Voir n° LXXIX.)
Le sixième chant, Vengeances, rappelle aux persécuteurs les châtiments que Dieu a infligés aux impies, aux scélérats, aux ennemis de son nom. Enfin le dernier chant, Jugement, montre, dans une fresque grandiose, les élus et les réprouvés au jour du jugement dernier. {Voir n° LXXX.) Satires, effusions religieuses, exposés didactiques, visions apocalyptiques se mêlent dans ces Tragiques selon que d'Aubigné puise son inspiration dans sa pitié pour la patrie déchirée, dans sa haine des tyrans responsables de ces misères, dans son admiration pour les martyrs protestants, dans sa confiance en Dieu. Une vaste érudition, une spontanéité indisciplinée, une fougue tumultueuse caractérisent cette œuvre du dernier représentant de la poésie de notre Renaissance.
Note sur V orthographe des textes. — On ne s'est pas astreint à reproduire exactement l'orthographe des éditions du XVIe siècle, d'abord parce que cette orthographe est le plus souvent l'usage de tel ou tel atelier typographique et non celui des auteurs ; en second lieu, parce qu'il n'y a rien de plus incohérent que cet usage ; dans une même édition de Joachim du Bellay, par exemple, les mêmes mots ne sont pas écrits de la même façon. Il n'était d'aucun intérêt de reproduire toutes ces bizarreries et contradictions. On a donc unifié les formes d'un même écrivain et adopté, en règle générale, celles qui étaient les plus usuelles à la fin du XVIe siècle. Toutefois, on n'a pas
INTRODUCTION
modifié les graphies qui correspondent certainement à des différences entre notre prononciation et celle du temps.
L'accentuation et la ponctuation modernes ont été substituées à une ponctuation et à une accentuation qui restaient encore indécises.
Le glossaire placé à la fin du volume comprend les mots qui ont disparu de la langue courante et ceux dont le sens a changé depuis le XVIe siècle.
LA RENAISSANCE DES LETTRES. — SES CAUSES ET SES CARACTÈRES. — LA DÉ- COUVERTE DE LA CIVILISATION ITA- LIENNE. — L'ENTHOUSIASME POUR L'ANTIQUITÉ GRÉCO-ROMAINE.
— Commynes à Venise.
Au dit lieu de la Chafausine, vinrent au devant de moy vingt et cinq gentils hommes bien et richement habillés et de beaux draps de soie et écarlate et là me dirent que fusse le bien venu ; et me conduisirent jusque près la ville en une église de Saint André, où derechef trouvay autant d'autres gentils hommes et avecques eux les ambassadeurs du duc de Milan et de Ferrare. Et là aussi me firent une autre harangue et puis me mirent en autres bateaux, qu'ils appellent plats et sont beaucoup plus grands que les autres ; et y en avoit deux couverts de satin cramoisi et le bas tapissé, et lieu pour se seoir quarante personnes en chacun. Me firent seoir au milieu de ces deux ambassadeurs (qui est l'honneur d'Italie que d'être au milieu) et me menèrent au long de la grant rue qu'ils appellent le Canal Grant ; et est bien large (les gallées y passent au travers et y ay vu navires de quatre cens tonneaux et plus, près des maisons) et est la plus belle rue que je croy que soit en tout le monde et la mieux maisonnée et va le long de la ville.
Les maisons sont fort grandes et hautes et de bonne pierre ; les anciennes, toutes peintes ; les autres, faites puis cent ans, ont toutes le devant de marbre blanc, qui leur vient d'Istrie et à cent milles de là, et encore maint grant pièce de porphire et de serpentine sur le devant. Au
dedans ont, pour le moins en la plus part, deux chambres qui ont les planchers dorés, riches manteaux de cheminée de marbre taillé, les châlits des lits dorés et les ôtevents peints et dorés et fort bien meublés dedans. Et est la plus triomphante cité que jamais j'aie vue...
Et me fit on voir trois ou quatre chambres du palais ducal, les planchers richement dorés et les lits et ôtevents ; et est beau et riche palais de ce qu'il contient, tout de marbre bien taillé tout le devant et le bord de pierres dorées, de la largeur d'un pouce par aventure. Et y a au dit palais quatre belles salles richement dorées et de fort grant logis ; mais la cour est petite. De la chambre du duc, il peut ouyr la messe au grant autel de la chapelle Saint-Marc, qui est la plus belle et riche chapelle du monde pour n'avoir nom que chapelle, toute faite de mosaïque en tous endroits ; encores se vantent d'en avoir retrouvé l'art et en font besogner au métier et l'ay vu.
(Mémoires de Philippe de Conwiynes, année 1495, VIII, 18.)