‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 30 sur 74 · LA BERGÈRE · texte numérisé non relu

LA BERGÈRE

Et vous aussi.

LA SUPERSTITIEUSE

Nous venons cette part Vous visiter, savoir qu'ici vous faites.

la bergère (chante).

Je garde mes brebiettes.

LA MONDAINE

Quoy ! n'avez- vous autre exercice ?

LA SAGE

Oisiveté engendre vice.

la bergère (chanté).

Je file quant Dieu me donne de quoy, Je file ma quenouille, ouoy.

LA SUPERSTITIEUSE

Mais d'amour est tout votre chant 1

LA MONDAINE

Hélas ! c'est un Dieu trop méchant.

LA SAGE

Certes, il fait d'étranges tours.

la bergère (chanté).

O doux amour au doux regard Qui me transperce de ton dard I

O l'ignoré, L'amy de moy tant adoré Le vertueux mal honoré,

Et l'inconnu Pour tout autre qui est tenu !...

Hélas ! J'ai peur De n'aimer point d'assez bon cœur Ou de fainte amour, quelle horreur I

Si j'aimois fort, Cet amour me donroit la mort ; Mais puisque suis vivant et fort

Je n'ayme assez.

Bras et jambes seroient lassés, Si d'amour étoient pourchassés :

Non, mais plus forts, Car amour par de grands efforts Peut bien ressusciter les morts.

Or, t'évertue, Amour et tout soudain me tue.

Puis, quand tu m'auras abattue

Me fera vivre.

Pour toy veux être folle et ivre Sans jamais en être délivre,

Mais toy, amour,

S'il te plait me faire ce tour Que tu me brûles sans séjour,

Ton consumer Me donra un être d'aimer, Me relevant pour m'assommer,

Et ta lumière Qui en moy sera tout entière Comme toy me fera légière.

Tu Tas fait et je t'en mercie.

Voilà l'état de bergerie, Qui suivant d'amour la bannière D'autre chose ne se soucie.

(Comédie jouée au Mont-de-Marsan, le jour de caresme prenant mil cinq cens quarante sept.)

Page 1