LA LITTÉRATURE DES GUERRES DE RELIGION
LA SATYRE MENIPPEE
LXXVIL — Harangue du sieur de Rieux, pour la noblesse.
Messieurs, je ne sais pourquoi on m'a député pour porter la parole en si bonne compagnie, pour toute la noblesse de notre parti. Il faut bien dire qu'il y a quelque chose de divin en la sainte Union, puisque par son moyen, de commissaire d'artillerie assez malotru, je suis devenu gentilhomme et gouverneur d'une belle forteresse... Vive la guerre ! il n'est que d'en avoir (du bien), de quelque part qu'il vienne. Je vois je ne sais quels dégoûtés, de notre noblesse, qui parlent de conserver la religion et l'état tout ensemble : et que les Espagnols perdront à la fin l'un et l'autre si on les laisse faire. Quant à moi je n'entends point tout cela ; pourvu que je lève toujours les tailles et qu'on me paie bien mes appointements, il ne me chaut que deviendra le pape, ni sa femme... Cependant, je courrai la vache et le manant, tant que je pourrai : et n'y aura paysan, laboureur ni marchand autour de moi et à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains et qui ne me paie taille ou rançon. Je sais des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de corde liée en cordelière ; je les pends par les aisselles, je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge, je les mets aux fers et aux ceps ; je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau ; je les pends en chapon rôti ; je les fouette d'étrivières ; je les sale ; je les fais
jeûner ; je les attache étendus dedans un banc ; bref, j'ai mille gentils moyens pour tirer la quinte-essence de leurs bourses et avoir leur substance pour les rendre bélîtres à jamais, eux et toute leur race. Que m'en souciè-je, pourvu que j'en aie ? Qu'on ne me parle point là-dessus du point d'honneur, je ne sais que c'est. Il y en a qui se vantent d'être descendus de ces vieux chevaliers français qui chassèrent les Sarrazins d'Espagne... Je n'ai point lu les livres, ni les histoires et annales de France et n'ai que faire de savoir s'il est vrai qu'il y ait eu des paladins et chevaliers de la Table Ronde qui ne faisaient profession que d'honneur et de défendre leur roi et leur pays et fussent plutôt morts que de recevoir un reproche, ou souffrir qu'on eiit fait tort à quelqu'un. J'ai ouï conter à ma grand'mère, en portant vendre son beurre au marché qu'il y a eu autrefois un Gaston de Foix, un comte de Dunois, un La Hire, un Poton, un capitaine Bayard et autres, qui avaient fait rage pour ce point d'honneur et pour acquérir gloire aux Français. Mais je me recommande à leurs bonnes grâces pour ce regard. J'ai bonne épée et bon pistolet ; et n'y a sergent ni prévôt des maréchaux qui m'osât ajourner. Advienne que pourra, il me suffit d'être bon catholique. La justice n'est pas faite pour les gentilshommes comme moi.