LXXVI. — La conversation
Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c'est à mon gré la conférence. J'en trouve l'usage plus doux que d'aucune autre action de notre vie ; et c'est la raison pourquoy, si j'étois asture forcé de choisir, je consentirois plutôt, ce crois-je, de perdre la vue que l'ouir ou le parler. Les Athéniens, et encore les Romains, conservoient en grand honneur cet exercice en leurs Académies. De notre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profit, comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs. L'étude des livres, c'est un mouvement languissant et foible qui n'échauffe point : là où la conférence apprend et exerce en un coup. Si je confère avec une âme forte et un roide jouteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre, ses imaginations élancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention me poussent et rehaussent au dessus de moy-mêmes. Et l'unisson est qualité du tout ennuyeuse en la conférence.