AGRIPPA D'AUBIGNÉ
Tout logis est exil ; les villages champêtres,
Sans meubles et planchers, sans portes et fenêtres,
Font une mine affreuse, ainsy que le corps mort
Montre, en montrant les os, que quelqu'un luy fait tort.
Les loups et les renards et les bêtes sauvages
Tiennent place d'humains, possèdent les villages,
Si bien qu'en même lieu où, en paix, on eut soin
De reserrer le pain, on y cueille le foin.
Si le rusticque peut dérober à soy-même
Quelque grain recelé par une peine extrême,
Espérant sans espoir la fin de ses malheurs,
Lors on. peut, voir coupler troupe de laboureurs,
Et d'un soc attaché faire place en la terre
Pour y semer le blé, le soutien de la guerre ;
Et puis, l'an ensuivant, les misérables yeux
Qui des sueurs du front trempoient, laborieux,
Quand, subissant le joug des plus serviles bêtes,
Liés comme des bœufs, ils se couploient par têtes,
Voyant d'un étranger la ravissante main
Qui leur tire la vie et l'espoir et le grain,
Alors, baignés en pleurs, dans les bois ils retournent ;
Aux aveugles rochers les affligés séjournent ;
Ils vont souffrant la faim, qu'ils portent doucement,
Au pris du déplaisir et infernal tourment
Qu'ils sentirent jadis wquand leurs maisons remplies
De démons enchartiés, sépulchres de leurs vies,
Leur servoient décrottons, on pendus par les doigts
A des cordons trânèfiàiits, ou attachés au bois
Et couchés dans J.efe\L ou dégraisses flambantes
Les corps nuds tenaillésy ou les plaintes pressantes
De leurs enfants pendus par les pieds, arrachés
Du sein qu'ils efnpoignoient, des tetins asséchés ;
Ou bien, quand du soldat là diète allouvie
Tiroit au lieu de pain de son hôte la vie. ^ > , ^ '
Venge, mais non saoule, pere et mere meurtris
Laissoient dans les berceaux des enfants si petits
Qu'enserrés de cimois, prisonniers dans leur couche, Ils mouroient par la faim : de l'innocente bouche L'âme plaintive alloit en un plus heureux lieu Eclater sa clameur au grand trône de Dieu, Cependant que les Roys, parés de leur substance, En pompes et festins trompoient leur conscience, Etoffaient leur grandeur des ruines d'autruy, Gras du suc innocent, S'égaianjÊ de l'ennuy, Stupides, sans goûter ni pitiéz ni merveilles, Pour les pleurs et les cris sans yeux et sans oreilles. Icy je veux sortir du général discours De mon tableau public ; je flëchiray le cours De mon fil entrepris, vaincu de la mémoire Qui effraye mes sens d'une tragique histoire : Car mes yeux sont j^inoii|s du sujet de mes vers. Voicy le rèitré noir foudroyer au travers Les masures de France, et comme une tempête, Emportant ce qu'il peut, embraser tout le reste. Cet amas affamé nous fit à Montmoreau Voir la nouvelle horreur d'un spectacle nouveau. Nous vîmes sur leurs pas une troupe lassée, Que la terre portoit, de nos pas harassée. Là de mille maisons on ne trouva que feux, Que^hàrb^nês, que morts ou visages affreux. La faim va devant moi : force que je la suive. J'oy d'un gosier mourant une voix demi-vive ; Le cri me sert de guide, et fait voir àl' instant D'un homme demi-mort le chef se ôteDa^^Sr^ Qui sur le seuil d'un nuîs1 dissipoit sa cervelle. Ce demi- vif la mort à son secours appelle De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort Disoit en son patois (langue de Périgort) : « Si vous êtes François, François, je vous adjure, Donnez secours de mort : c'est l'aide la plus sûre Que j'espère de vous, le moien de guérir. Faites-moy d'un bon coup et promptement mourir.
Les reitres m'ont tué par faute de viande :
Ne pouvant ni fournir ne savoir leur demande,
D'un coup de coutelas l'un d'eux m'a emporté
Ce bras que vous voyez près du lit, à côté ;
J'ay au travers du corps deux balles de pistole. »
Il suivit, en coupant d'un grand vent sa parole :
« C'est peu de cas encor, et, de pitié de nous,
Ma femme en quelque lieu, grosse, est morte de coups.
Il y a quatre jours qu'ayant été en fuite.w^^
Chassés à la minuit, sans qu'il nous fût licite
De sauver nos enfants, liés en leurs berceaux, ^ ,
Leurs cris nous appeloient, et entre ces bourreaux,
Pensans les secourir, nous perdîmes la vie.
Hélas ! si vous avez encore quelque envie
De voir plus de malheur, vous verrez là-dedans
Le massacre piteux de nos petits enfants. »
J'entre, et n'en troirvç qu'un, qui, lié dans sa couche,
Avoit les yeux flétris^; qui de sa pâle bouche
Poussoit et retiroit cet esprit languissant
Oui, à regret son corps par la faim délaissant,
A voit lasse sa voix bramant après sa vie.
Voicy après entrer l'horrible anatomie
De la mère asséchée : elle avoit de dehors,
Sur ses reins dissipés traîné, roulé son corps,
Jambes et bras rompus ; une amour maternelle
L'émouvant pour autruy beaucoup plus que pour elle,
A tant elle approcha sa tête du berceau,
La releva dessus. Il ne sortoit plus d'eau
De ses yeux consumés ; de ses playes mortelles
Le sang mouiïloit l'enfant ; point de lait aux mammelles,
Mais des peaux sans humeur. Ce corps séché, retrait,
De la France qui meurt fut un autre portrait.
Elle cherchoit yeux deux de ses fils encore ;
Nos fronts Tépouvantoient. En fin la mort dévore
En même temps ces trois. J'eus peur que ces esprits
Protestassent mourants contre nous de leurs cris :
Mes cheveux étonnés hérissent en ma tête ; J'appelle Dieu pour juge, et tout haut je déteste Les violeurs de paix, les perfides parfaits Qui d'une sale cause amènent tels effets.
(Les Tragiques, livre premier, Misères.)