‹ Anthologie du XVI siecle francaisChapitre 73 sur 74 · LXXX. — Invocation à la justice divine · texte numérisé non relu

LXXX. — Invocation à la justice divine

:< Tu vois, juste vengeur, les fléaux de ton Eglise, Qui, par eux mise en cendre et en masure mise, A, contre tout espoir, son espérance en toy, Pour son retranchement, le rempart de la foy.

« Tes ennemis et nous sommes égaux en vice, Si, juge, tu te sieds en ton lit de justice ; Tu fais pourtant un choix d'enfans ou d'ennemis, Et ce choix est celuy que ta grâce y a mis.

« Si tu leur fais des biens, ils s'enflent en blasphèmes ; Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous-mêmes ; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux ; Quand tu nous meurtrirois, si te bénirons-nous.

« Cette bande meurtrière à boire nous convie Le vin de ton courroux ; boiront-ils plus la lie ? Ces verges qui sur nous s'égaient, comm' au jeu, Sales de notre sang, vont-elles pas au feu ?

« Châtie en ta douceur, punis en ta furie L'escapade aux agneaux, des loups la boucherie ; Distingue par les deux (comme tu l'as promis) La verge à tes enfans, la barr' aux ennemis.

« Veux-tu long-temps laisser en cette terre ronde Régner ton ennemy ? N'es-tu seigneur du monde, Toy, Seigneur, qui abats, qui blesses, qui guéris, Qui donnes vie et mort, qui tue et qui nourris ?

« Les princes n'ont point d'yeux pour voir ces grand'merveilles ; Quand tu voudras tonner, n'auront-ils point d'oreilles ? Leurs mains ne servent plus qu'à nous persécuter ; Ils ont tout pour Satan, et rien pour te porter.

« Sion ne reçoit d'eux que refus et rudesses, Mais Babel les rançonne et pille leurs richesses ; Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux) Montrent l'or aux enfers et les neiges aux cieux.

« Les temples du payen, du Turc, de l'idolâtre, Haussent au ciel l'orgueil du marbre et de l'albâtre, Et Dieu seul, au désert pauvrement hébergé, A bâti tout le monde et n'y est pas logé !

« Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hirondelles ; On dresse quelque fuye aux simples colombelles ; Tout est mis à l'abri par le soin des mortels, Et Dieu, seul immortel, n'a logis ni autels.

« Tu as tout l'univers, où ta gloire on contemple, Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple, Où te chassera l'homme, ô Dieu victorieux ? Tu possèdes le ciel et les cieux des hauts cieux î

« Nous faisons des rochers les lieux où l'on te prêche, Un temple de l'étable, un autel de la crèche ; Eux, du temple une étable aux ânes arrogants, De la sainte maison la caverne aux brigands.

« Les premiers des chrétiens prioient aux cimetières : Nous avons fait ouïr aux tombeaux nos prières, Fait sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort, Et annoncé la vie aux logis de la mort.

« Tu peux faire conter ta louange à la pierre ; Mais n'as-tu pas toujours ton marchepied en terre ? Ne veux-tu plus avoir d'autres temples sacrés Qu'un blanchissant amas d'os de morts asserrés ?

« Les morts te loûront-ils ? Tes faits grands et terribles Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles ? N'aurons-nous entre nous que visages terreux, Murmurant ta louange aux secrets de nos creux ?

« En ces lieux caverneux tes chères assemblées, Des ombres de la mort incessamment troublées, Ne feront-elles plus résonner tes saints lieux, Et ton renom voler des terres dans les cieux ?

« Quoy ! serons-nous muets, serons-nous sans oreilles, Sans mouvoir, sans chanter, sans ouïr tes merveilles ? As-tu éteint en nous ton sanctuaire ? Non, De nos temples vivans sortira ton renom.

« Tel est en cet état le tableau de l'Eglise : Elle a les fers aux pieds, sur les gênes assise, A sa gorge la corde et le fer inhumain, Un psaume dans la bouche et un luth en la main.

« Tu aimes de ses mains la parfaite harmonie :

Notre luth chantera le principe de vie ;

Nos doigts ne sont plus doigts que pour trouver tes sons,

Nos voix ne sont plus voix qu'à tes saintes chansons.

« Mets à couvert ces voix que les pluies enrouent ; Déchaine donc ces doigts, que sur ton luth ils jouent ; Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux, Et nous montre le ciel pour y tourner les yeux.

« Soient tes yeux adoucis à guérir nos misères, Ton oreille propice ouverte à nos prières, Ton sein déboutonné à loger nos soupirs Et ta main libérale à nos justes désirs.

« Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de mains pour donner, mais bien pour nous ôter,

« Trouvent tes yeux fermés à juger leurs misères ; Ton oreille soit sourde en oiant leurs prières ; Ton sein ferré soit clos aux pitiés, aux pardons ; Ta main sèche stérile aux bien-faits et aux dons.

« Soient tes yeux clair-voyans à leurs péchés extrêmes, Soit ton oreille ouverte à leurs cris de blasphèmes, Ton sein déboutonné pour s'enfler de courroux, Et ta main diligente à redoubler tes coups.

« Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre ; Le méchant rit plus haut que le bon n'y soupire ; Nos cris mortels n'y font qu'incommoder leurs ris, Les ris de qui l'éclat ôte l'air à nos cris.

« Ils crachent vers la lune, et les voûtes célestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? Ne partiront jamais du thrône où tu te sieds Et la Mort et l'Enfer qui dorment à tes pieds ?

« Lève ton bras de fer, hâte tes pieds de laine ; Venge ta patience en l'aigreur de ta peine : Frappe du ciel Babel : les cornes de son front Défigurent la terre et luy ôtent son rond. »

(Les Tragiques, livre premier, Misères.)

LXXXI. — Discours du Souverain Juge aux justes et aux impies.

Vous qui m'avez vêtu au temps de la froidure,

Vous qui avez pour moi souffert peine et injure,

Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim

Donnâtes de bon cœur votre eau et votre pain ;

Venez, race du ciel, venez, élus du Père.

Vos péchés sont éteints, le juge est votre frère,

Venez donc, bienheureux, triompher à jamais

Au royaume éternel de victoire et de paix. »

A ce mot tout se change en beautés éternelles,

Ce changement de tout est si doux aux fidèles !

Que de parfaits plaisirs ! O Dieu, qu'ils trouvent beau

Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau !

Mais d'autre part, si tôt que l'Éternel fait bruire

A sa gauche ces mots, les foudres de son ire,

Quand ce juge, et non Père, au front de tant de Rois,

Irrévocable, pousse et tonne cette voix :

« Vous qui avez laissé mes membres aux froidures

Qui leur avez versé injures sur injures,

Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim

Donnâtes fiel pour eau et pierre au lieu de pain :

Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles

Au gouffre ténébreux des peines éternelles ! »

Lors ce front qui ailleurs portait contentement

Porte à ceux-ci la mort et l'épouvantement.

Il sort un glaive aigu de la bouche divine :

U Enfer glouton, bruyant, devant ses pieds chemine...

O enfants de ce siècle, o abusés moqueurs,

Imployables esprits, incorrigibles cœurs...

Transis, désespérés, il n'y a plus de mort

Qui soit pour votre mer des orages le port.

Que la Mort, direz-vous, était un doux plaisir !

La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.

Voulez- vous du poison ? En vain cet artifice !

Vous vous précipitez ? en vain le précipice !

La peste n'aura plus de vous miséricorde.

Étranglez-vous ? en vain vous tordez une corde !

Criez après l'Enfer ? de l'Enfer il ne sort

Que l'éternelle soif de l'impossible mort.

(Les Tragiques, livre septième, Jugement.)

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