LE TÉMOIN DE LA PASSION DES FBÊRES DU MAROC IQ
soufflets et de coups de bâton, et dès lors ils ne leur laissèrent plus, la moindre liberté d'entrer dans le temple ou de prêcher le Christ.
Les Frères se rendirent alors au palais du roi et dirent à un officier qu'ils désiraient parler au roi pour le salut de son âme. ,
L'officier répondit : *
^^ — Dites-moi votre message ; je le transmettrai au roi. ,
Ils insistèrent :
» — Nous n'en ferons rien ; conduisez^nous devant le roi ; c'est à' lui-même que nous voulons parler.
Le roi, ayant su qu'ils étaient venus pour le voir, oi donna qu'on les fît entrer. Quand ils furent devant lui, il leur dit :
-*- Qui êtes- vous ?
Ils répondirent :
— Nous sommes du parti des Romsdns.
Le roi reprit :
, — ^ Que venez- vous faire ici ?
Ils répondirent :
— Nous venons vous annoncer la foi de Notre-' Seigneur Jésus-Christ, afin que vous abandonniez Mahomet, ce très vil esclave du diable, et que vous vous attachiez au Seigneur Dieu, votre Créateur, et que vous ayez enfin avec nous la vie éternelle.
A ces mots, le roi, traiisporté de colère, ordonnia qu'on leur tranchât la tête , aussitôt.
En entendant cette sentence, les serviteurs de Dieu se dirent les uns aux autres :
ÙO ANTHOLOGIE 'FHANCISCAINE
— Frères, voici l'accomplissement de nos désirs ; soyons fermes dans le Seigneur I
Quand il vit que les Frères accueillaient la sentence de rdort avec si grande joie, le roi se sentit ému de compassion et leur promit la vie et des biens en , abondance s'ils voulaient renoncer au Christ et croire à Mahomet. Mais eux, refusant de proférer un tel' blasphème, lui répondirent en vertu de l'autorité apostolique :
— Que votre argent vous accompagne au lieu de perdition.!
Le fils du roi, animé de sentiments de miséricorde envers eux, s'approcha de son père et lui dit :
— Pourquoi faites- vous tuer sans raison ces gens ? Demandez aux anciens si le droit permet de le faire ; ; quant à moi, il ne me semble pas qu'il soit juste de les mettre à mort.
Après un moment d'hésitation, le roi suivit le conseil de son ^Is et fit conduire les Frères au som- , met d'une tour, où ils furent enfermés. Mais, embrasés du feu de l'Esprit-Saint et par-dessus tout idu désir de souffrir la mort pour l'amour du Christ, ils ne cessaient d'y annoncer à haute voix le Christ à tous les passants et de proclamer que Mahomet n'était qu'un mensonger esclave du diable. Comme ils se» refusaiçnt à ne plus célébrer les louanges du Christ, on les transporta dans la prison commune, oh ils prêchèrent encore sans relâche à leurs compagnons la parole de Dieu. Ils demeurèrent longténaps là^, puis ^ comparurent de nouveau devant le roi, dont les blan-
dices ne purent lès faire condescendre à sa volonté, tant était ferme leur amour du Christ. Alpri le roi tint conseil a:vec lés anciens et dit ensuite aux Frères :
— Voulez- vous retourner au pays des chrétiens ou aller au Maroc ? "^
. Les Fr&es répondirent :
— Envbyez-nous oii il vous plaira, et que la. volonté de Dieu soit faite. -
Le roi ordonna donc qu'ils iraient au Maroc avec
d'autres chrétiens. Ils y parvinrent après une tra-
, versée trè^ difficile, et descendirent dans ]& maison
d'un noble chrétien, fils du roi de Portugal, l'infant
Don Pedro.
Dès qu'il. sut leur arrivée, le prince Aborayde, qui ' gouvernait le palais royal et le royaume, donna l'ordre de les amener devant lui. Alors de cruels bourreaux les dépouillèrent de leurs vêtements, leur attachèrent les mains derrière le dos, les couvrirent de blessures, et c'est le visage ^ tout ensanglanté qu'ils comparurent devant le prince. ,
Quand ils furent en sa présence, celui-ci leur demanda : '
— Qui êtes-yous, malheureux ?\ Ils répondirent :
— Nous sônmies du parti~des Romains.
Le prince reprit :
— Pourquoi venez-vous ici, car vous n'avez guère coutume de vivre en paix et de vous accorder avec nous ? .
Ils répondirent :
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— Nous sommes des disciples de frère Françoia, qui a envoyé ses frères à travers le mondé pour prêcher la parole de Dieu aiix chrétiens^ aux sarrasins^ et aux juifs, et nous sommes venus ici dans ce dessein, afin de vous montrer la voie de la vérité.
Le prince leur dit :
— Quelle est la voie de la vérité ? .
Le frère Othon répondit : '
~ — La voie de la vérité consisté pour vous à croire que le Père, le Fils et le Saint-^Esprit sont trois per-; sennes et un seul Dieu ; à croire que le Fils de Dieu, Nctre-Seigneur Jésus-Christ, est né de là bienheureuse Vierge Marie, a souffert, est mort, a été enseveli, est ressuscité d'entre les morts et est monté au ciel, d'où il viendra pour juger tous les hommes à la fin des temps. ' ,
Aborayde demanda : , "'
— Qui vous a appris cela ?
Le frère Othon, qui était prêtre, répondit :
"-. — Nous l'avons appris de nombre de témoins très saints, qui sont Abraham, Isaac et Jacob et lés autres patriarches, puis les prophètes ; l'Incarnation de Notre- Seigneur Jésus-Christ nous l'a ensuite enseigné, puis sont venus les apôtres et enfin les martyrs glorieux et les saints de nos jours. *
Le prince leur dit alors :
— Il est certain que vous êtes possédés par un esprit diabolique, et que c'est lui qui parle en vous.
Et il les fit enfermer, chacun à part , dans une maison oih vinrent les saisir les bourreaux. Ceux-ci leur
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passèrent la corde au cou et les traînèrent en tous sens. Cruelle était la mission qu'ils avaient reçue du prince, mais plus cruelle encore la façon dont ils la remplirent. Les Frères reçurent de si. rudes coups que leurs entrailles s'échappaient presque ; des récir pients de verre, remplis d'huile et de vinaigre, furent cruellement lancés sur leurs blessures, et toute la nuit on les flagella. Mais eux, s'appelant l'un l'autre à aussi haute voix que possible, s'exhortaient réciproquement à persévérer sans défaillance dans l'amour du Christ. ,
Le lendemain, de grand matin, le prince les fit amener devant lui. On les introduisit en sa présence et ils se tinrent devant sa face. Il les interrogea :
— C'est vous qui avez vitupéré notre foi et en avez médit ? . .
Ils répondirent :
— Il n'y a d'autre foi que celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et c'est -elle que nous vous prêchons.
Le roi leur dit : ^
— Mon glaive va vous châtier.
Les saints martyrs répartirent :
— Malheureux, nos corps sont en votre puissance, mais nos âmes sont en celle de Dieu.
Alors, le roi fît apporter son épéë en grande hâte, fît sortir tous les assistants, à la seule exception des martyrs et de quelques-unes de ses suivantes, et de sa propre main il trancha la tête à chacun des cinq Fières.-- C'était le 17 des Calendes de février (16 janvier 1320),
Et moi,- qui écris ces choses, j'en ai été témoin oculaire et. auriculaire ; j'y ai été ihêlé ; j'ai su quelles ' étaient la vie et les mœurs dés Frères depuis le temps de leur entrée dans la terre des Sarrasins jusqu'à l'heureuse consommation de leur martyre, et j'apporte mon/témoignage à la vérité.
La populace impie, passant alors des cordes aux pieds des martyrs, les traîna sur les plaèes de la ville jusqu'à ce que leurs os, se disloquant et s'entrechoquant, fussent dispersés çà et là. L'Infant Don ', Pedro, fils du roi de Portugal, qui avait- hospitalisé les Frères chez lui, ordonna à ses serviteurs de ras- , sembler les ossements ainsi dispersés. Quand ces reli- "^ ques furent réunies, il en confia la garde à l'un des siens, et lui dit :
■ — Je confie ces ossements à ta garde vigilante ; tu les exposeras tous les jours au soleil, ^ur un bouclier, afin qu'ils se dessèchent, et tu auras soin de les ramasser chaque soir.
Le serviteur suivait depuis déjà quelque temps les instructions qui lui avaient été données, lorsqu'un, jour il lui arriva de se laisser aller à la fornication. Quand le soir fut venu, il voulut reprendre les reliques des saints martyrs, mais ses bras et ses mains ' demeurèrent inertes, si bien qu'il lui fut imposs|ble dé faire ce qu'il voulait. Quand son maître lui demanda, ainsi qu'il en avait coutume, si les reliques des saints avaient été replacées en lieu digne d'elles, le serviteur fut contraint d'avouer qu'il s'était trouvé ^ totalement incapable de les reprendre. Il essaya plu-
sieurs lois, devant spiï maître/ de renouveler Texpé- A rience, et comme son impuissance persistait toujours, le seigneur Infant lui dit :
— Je crains, très cher, qu'aujourd'hui tu n'aies ' commis quelque péché mortel. Va confesser ton péché.
Le serviteur, le coeur tout rempli de componction, > alla aussitôt se confesser et revint sans tarder : il fit alors des reliques tout ce qu'il voulut. ^
L'Infant Don Pedro apporta hii-même du Maroc les précieuses /reliques ; il dut aux mérites des saints martyrs d'échapper à de grands dangers, et c'est lui qui a fait connaître le merveilleux récit de leur Passion.